Alimentation émotionnelle : pourquoi comprendre ses émotions ne suffit pas toujours à changer

Il existe aujourd’hui un paradoxe assez frappant autour des émotions : nous n’en avons probablement jamais autant parlé et, pourtant, savoir que nous mangeons lorsque nous sommes stressé·es, triste·s, seul·es ou épuisé·es ne nous donne pas nécessairement les moyens de faire autrement.

Certaines personnes que j’accompagne ont d’ailleurs une compréhension extrêmement fine de leur fonctionnement. Elles savent identifier les moments où elles sont plus vulnérables, connaissent parfois parfaitement les principes de l’alimentation émotionnelle, repèrent que leur envie de manger apparaît après une journée difficile ou lorsqu’elles se retrouvent enfin seules le soir et, malgré tout, lorsque la tension monte et que la nourriture devient soudainement très attirante, toutes ces connaissances semblent momentanément ne plus suffire.

C’est précisément ce décalage qui me semble essentiel à comprendre lorsque l’on s’intéresse à l’alimentation émotionnelle, aux pulsions alimentaires et plus largement aux comportements alimentaires qui génèrent de la souffrance : nous pouvons savoir énormément de choses sur nous-mêmes sans avoir encore appris à les vivre autrement.

J’ai eu envie d’explorer cette question dans mon podcast Encas de Tracas avec Noëlle Cassan, thérapeute et formatrice en EFT, une approche que j’utilise également dans ma pratique et qui permet d’aborder les émotions en intégrant davantage l’expérience corporelle. Notre échange m’a surtout donné envie de revenir sur une question beaucoup plus vaste que celle d’un outil thérapeutique particulier : que se passe-t-il réellement entre le moment où une émotion apparaît et celui où nous nous retrouvons à manger pour tenter de l’apaiser ?

Et surtout, comment retrouver progressivement suffisamment d’espace entre les deux pour que manger redevienne une possibilité parmi d’autres, et non la seule réponse qui semble disponible ?

L’alimentation émotionnelle n’est pas simplement le fait de « manger ses émotions »

L’expression est entrée dans le langage courant et, à force de l’utiliser, nous risquons parfois d’en perdre toute la complexité. On parle facilement de « manger ses émotions », comme s’il existait une mécanique assez simple dans laquelle une émotion désagréable provoquerait automatiquement une envie de nourriture.

La réalité est évidemment beaucoup plus nuancée.

L’alimentation émotionnelle désigne le fait d’utiliser, consciemment ou non, la nourriture en réponse à un état interne plutôt qu’à une faim physiologique seule, mais cet état interne peut être extrêmement différent d’une personne à l’autre : anxiété, colère, solitude, frustration, ennui, sentiment de vide, surcharge mentale, fatigue, honte, culpabilité, mais aussi parfois excitation, joie ou besoin de célébration.

Surtout, manger en réponse à une émotion n’est pas intrinsèquement problématique.

La nourriture possède une fonction hédonique, sociale, affective et culturelle qui dépasse très largement sa fonction nutritionnelle, et vouloir supprimer toute dimension émotionnelle de l’alimentation reviendrait à chercher une relation à la nourriture extrêmement artificielle. Un repas partagé peut réconforter, un gâteau peut rappeler une personne aimée, un plat peut apporter du plaisir après une journée éprouvante et il n’y a rien, en soi, de pathologique là-dedans.

La difficulté apparaît davantage lorsque la nourriture devient une stratégie privilégiée, voire quasi exclusive, de régulation émotionnelle et que la personne commence à vivre ce comportement avec un sentiment de perte de contrôle, de culpabilité ou d’impuissance.

C’est à cet endroit que la question « pourquoi est-ce que je mange ? » devient intéressante, mais également insuffisante.

Savoir pourquoi l’on mange ne permet pas toujours de faire autrement

C’est probablement l’un des constats les plus importants de ma pratique : la connaissance ne produit pas automatiquement le changement.

Nous pouvons parfaitement savoir qu’une situation nous fait souffrir et continuer à la reproduire, comprendre qu’un comportement ne nous aide plus et pourtant y revenir, connaître les recommandations nutritionnelles et ne pas parvenir à les appliquer lorsque nous sommes submergé·es émotionnellement.

Cette distinction entre savoir et pouvoir est fondamentale dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle.

Dans l’échange que j’ai eu avec Noëlle Cassan, elle racontait notamment l’histoire d’une personne qui rentrait chez elle après sa journée de travail et se dirigeait presque systématiquement vers le réfrigérateur pour prendre un goûter conséquent. Cette personne savait qu’elle mangeait, savait même qu’elle aurait préféré fonctionner différemment, mais elle n’avait pas encore identifié ce qui se passait précisément au moment où elle franchissait la porte de son domicile.

En observant la situation plus finement, quelque chose d’autre est apparu : elle rentrait dans une maison désormais vide, après un divorce et le départ de son fils pour ses études, et cette expérience réveillait une émotion de solitude particulièrement inconfortable. La nourriture intervenait alors non pas simplement parce qu’elle était disponible ou parce que cette personne « manquait de volonté », mais parce qu’elle apportait une réponse immédiate à un état émotionnel qui n’avait pas encore été clairement identifié.

Cette distinction change profondément notre lecture du comportement.

Le problème n’est plus : « pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’empêcher de manger ? »

Il devient : « qu’est-ce qui se passe en moi à cet instant précis et à quoi la nourriture est-elle en train de répondre ? »

Derrière une pulsion alimentaire, il existe souvent une succession extrêmement rapide de réactions

Imaginons maintenant une situation assez classique : un paquet de gâteaux est devant moi et une envie très forte apparaît.

Je peux presque simultanément ressentir une tension corporelle, une attirance très importante pour l’aliment et tout un flot de pensées contradictoires : « il ne faudrait pas », « ce n’est pas raisonnable », « je vais grossir », « je ne devrais pas manger ça », tandis qu’une autre partie de moi répond « vas-y », « tu en as besoin », « ça va te faire du bien ».

C’est exactement le type de conflit interne que nous avons exploré avec Noëlle : une partie de soi tente de contrôler le comportement tandis qu’une autre anticipe un soulagement ou un plaisir suffisamment important pour rendre la nourriture extrêmement attirante.

À cet instant, parler simplement de volonté devient assez pauvre.

La personne ne se trouve pas face à un choix parfaitement neutre entre manger et ne pas manger ; elle se trouve face à un ensemble de sensations corporelles, d’émotions, de pensées automatiques, de croyances alimentaires et d’apprentissages antérieurs qui convergent parfois vers une seule réponse : manger.

Et plus cette séquence s’est répétée dans le passé, plus elle peut devenir rapide et automatique.

Une personne peut ainsi avoir appris progressivement que manger permet de diminuer une tension, de remplir momentanément un vide, de détourner son attention d’une pensée douloureuse ou de créer une sensation agréable lorsqu’elle n’en trouve pas ailleurs. Le comportement possède alors une fonction et c’est précisément parce qu’il a une fonction qu’il se répète.

C’est un point fondamental lorsqu’on accompagne l’alimentation émotionnelle : nous ne cherchons pas seulement à faire disparaître un comportement, nous cherchons d’abord à comprendre ce qu’il permet à la personne de faire, de ressentir ou, parfois, de ne plus ressentir.

La nourriture peut devenir une stratégie de régulation émotionnelle

Notre cerveau apprend énormément par association.

Lorsqu’un comportement produit un soulagement dans une situation inconfortable, même si ce soulagement est bref, il devient plus susceptible d’être reproduit lorsqu’une situation similaire se présentera.

C’est l’une des raisons pour lesquelles certaines prises alimentaires peuvent progressivement devenir automatiques.

Je me sens seule → je mange → ma solitude devient momentanément moins présente.

Je suis extrêmement anxieuse → je mange → mon attention se déplace vers les sensations procurées par la nourriture.

Je suis épuisée → je mange → j’obtiens rapidement du plaisir et une forme de stimulation.

Je ressens de la honte → je mange → pendant quelques minutes, je n’ai plus besoin d’être entièrement au contact de cette émotion.

Cela ne signifie évidemment pas que la nourriture règle la difficulté initiale. Elle peut néanmoins modifier suffisamment rapidement l’expérience interne pour que le cerveau enregistre : dans cette situation, cette stratégie fonctionne.

Et c’est ici que l’on comprend mieux pourquoi dire à quelqu’un « trouve autre chose à faire que manger » ou lui proposer une liste d’activités de diversion atteint rapidement ses limites.

Car il ne suffit pas de supprimer la réponse alimentaire. Encore faut-il pouvoir rester suffisamment en contact avec ce qu’elle permettait jusque-là d’éviter, d’apaiser ou de traverser.

Apprendre à ressentir plutôt qu’apprendre à supprimer ses émotions

C’est probablement ici que se situe l’un des malentendus les plus fréquents autour de la régulation émotionnelle.

Réguler une émotion ne signifie pas la faire disparaître.

Une émotion n’est pas un dysfonctionnement qu’il faudrait corriger le plus rapidement possible ; elle constitue une expérience physiologique et psychologique qui nous renseigne sur notre manière de vivre une situation. La colère, la peur, la tristesse, la culpabilité ou la honte peuvent être extrêmement inconfortables, mais l’objectif thérapeutique ne peut pas être de construire une existence dans laquelle elles n’apparaîtraient plus.

Lorsque la nourriture possède une fonction d’anesthésie émotionnelle, vouloir simplement remplacer la nourriture par une autre stratégie d’anesthésie risque d’ailleurs de déplacer le problème plutôt que de le transformer.

Le travail consiste davantage à développer progressivement cette capacité à se demander : qu’est-ce que je ressens, où est-ce que je le ressens, qu’est-ce que cette émotion vient toucher chez moi, quelles pensées l’accompagnent et de quoi ai-je besoin dans cette situation ?

Cela suppose parfois de ralentir considérablement un processus qui, jusque-là, se déroulait en quelques secondes.

Et c’est précisément l’un des intérêts que je trouve à l’EFT dans certains accompagnements.

Qu’est-ce que l’EFT et quel lien avec l’alimentation émotionnelle ?

L’EFT, ou Emotional Freedom Techniques, est une approche psychocorporelle qui associe notamment l’attention portée à une difficulté émotionnelle et la stimulation, par tapotements, de différents points du corps.

Dans notre échange, Noëlle Cassan décrit l’EFT comme une pratique dans laquelle la personne reste au contact de son expérience — pensées, sensations corporelles, émotions, contradictions internes — tout en réalisant les tapotements.

Ce qui m’intéresse particulièrement ici n’est pas de présenter l’EFT comme une technique qui permettrait miraculeusement de « couper » une envie de manger, car ce serait à la fois réducteur et assez éloigné de ma conception de l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle.

L’intérêt est ailleurs : créer un espace dans lequel la personne peut rester en contact avec ce qui se passe sans avoir immédiatement besoin de l’éteindre par le comportement habituel.

Face au fameux paquet de gâteaux, il ne s’agit donc pas nécessairement de se répéter « je ne veux plus en manger », mais de pouvoir observer : j’ai très envie de le manger ; je sens une tension ici ; une partie de moi pense que cela va énormément me soulager ; une autre me dit que je ne devrais surtout pas le faire ; je ressens peut-être de l’anxiété, de la frustration ou de la culpabilité.

Autrement dit, nous remettons de la conscience dans un endroit où il y avait surtout de l’automatisme.

Retrouver du choix plutôt que renforcer le contrôle

Cette distinction me paraît fondamentale.

Lorsqu’une personne souffre de son alimentation, elle arrive souvent en thérapie avec une demande de contrôle : elle voudrait réussir à mieux se contrôler, à résister davantage, à ne plus craquer, à devenir plus raisonnable face à la nourriture.

Pourtant, renforcer le contrôle n’est pas nécessairement la direction thérapeutique la plus pertinente, notamment lorsque la personne est déjà enfermée dans une forte restriction cognitive.

Je préfère parler de retrouver du choix.

Car retrouver du choix signifie que je peux avoir envie de chocolat et en manger, mais également ressentir cette envie et décider que ce n’est finalement pas ce dont j’ai besoin. Cela signifie que l’aliment conserve son potentiel de plaisir sans être investi d’un pouvoir démesuré et que l’émotion peut exister sans devoir systématiquement être étouffée.

Noëlle formulait quelque chose de très intéressant à ce sujet : lorsque l’intensité diminue, le plaisir et le désir peuvent rester présents, mais ils ne sont plus nécessairement vécus comme « plus forts que soi ».

Et c’est une nuance essentielle.

L’objectif n’est pas de supprimer l’envie, mais de retrouver de l’agentivité face à elle.

Apaiser une pulsion alimentaire n’est pas la même chose que travailler sur ce qui la déclenche

Il existe également plusieurs niveaux de travail qu’il me semble important de distinguer.

À un instant T, une personne peut avoir besoin d’une stratégie qui lui permette simplement de traverser une émotion particulièrement intense ou une pulsion alimentaire sans être totalement débordée. Une technique psychocorporelle, un exercice de respiration, un temps de pleine présence ou un outil appris en thérapie peuvent alors jouer une fonction de régulation immédiate.

Et c’est déjà beaucoup.

Mais si la même situation revient chaque soir, chaque semaine ou à chaque événement similaire, une autre question finit nécessairement par se poser : qu’est-ce qui se réactive ici ?

Noëlle distingue justement dans sa pratique ce travail immédiat d’apaisement d’un travail plus profond sur les schémas qui sous-tendent les réactions répétitives : diminuer ponctuellement l’intensité d’une réaction peut être utile sans pour autant avoir encore transformé ce qui la produit.

C’est exactement la distinction que je fais également dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle.

Si chaque fois que je me sens rejetée, seule, dépassée ou insuffisante, la nourriture devient ma principale stratégie de soulagement, nous pouvons évidemment travailler sur la séquence alimentaire elle-même, mais il sera également intéressant d’explorer pourquoi certaines situations produisent chez moi une telle intensité émotionnelle.

Et là, nous quittons progressivement le paquet de gâteaux pour aller regarder l’histoire de la personne.

Nos comportements alimentaires racontent aussi notre histoire

Nous n’arrivons pas à l’âge adulte avec une manière neutre de ressentir et d’interpréter le monde.

Au cours de l’enfance puis de l’adolescence, nous apprenons progressivement ce qui est attendu de nous, ce qui nous permet d’être accepté·es, ce qu’il vaut mieux montrer ou cacher, comment réagir lorsque nous sommes blessé·es et comment obtenir de la sécurité, de la reconnaissance ou de l’affection.

Une personne peut ainsi avoir construit très tôt l’idée qu’elle doit être irréprochable pour être appréciée, qu’elle ne doit pas déranger, qu’elle doit réussir, qu’elle doit prendre soin des autres avant de penser à elle, qu’elle n’est jamais suffisamment compétente ou qu’exprimer certaines émotions est dangereux.

Noëlle évoquait dans notre conversation ces croyances autour de l’estime de soi — « je ne suis pas assez bon », « je ne suis pas capable », « les autres sont meilleurs que moi », « je ne suis pas légitime » — et la manière dont certaines expériences précoces peuvent continuer à colorer nos réactions bien longtemps après que la situation initiale a disparu.

C’est ici que le lien avec l’alimentation émotionnelle devient particulièrement important.

Une faible estime de soi, un perfectionnisme important, une tendance à la comparaison, une honte corporelle ou une forte exigence envers soi peuvent générer quotidiennement une quantité considérable d’émotions désagréables. Si la nourriture est devenue au fil du temps l’un des moyens privilégiés de réguler ces états internes, elle risque naturellement d’être sollicitée encore et encore.

La prise alimentaire n’est alors que la partie visible du système.

L’image corporelle peut elle aussi alimenter le cercle vicieux

Il est difficile de parler d’alimentation émotionnelle sans parler du corps, parce que la relation à la nourriture et la relation au corps s’influencent continuellement.

Lorsque le corps est observé, évalué et critiqué plusieurs dizaines de fois par jour, lorsqu’une personne se compare en permanence ou considère son apparence comme la preuve de sa valeur personnelle, son corps peut devenir une source quasi constante de tension émotionnelle.

Cette souffrance peut être renforcée par des remarques reçues dans l’enfance, des expériences de stigmatisation pondérale, de la grossophobie, des normes esthétiques ou simplement par des années passées à essayer de faire correspondre son corps à un idéal qu’il n’est peut-être pas en mesure d’atteindre.

Notre échange avec Noëlle a justement fait émerger cette idée d’une relation au corps qui pourrait progressivement devenir moins conflictuelle, dans laquelle celui-ci reprendrait une place plus juste au lieu d’occuper constamment le centre des préoccupations.

Je trouve cette notion de juste place particulièrement importante.

Apaiser son image corporelle ne signifie pas nécessairement aimer chaque centimètre de son corps tous les matins devant son miroir. Cette injonction peut d’ailleurs devenir une exigence supplémentaire. Il s’agit parfois beaucoup plus modestement — et beaucoup plus profondément — de sortir progressivement du combat permanent avec lui.

Et lorsque le corps cesse d’être une source constante d’insatisfaction, de surveillance et de jugement, il existe aussi moins d’émotions à compenser.

La nourriture n’est pas l’ennemie

Il reste enfin un point essentiel, parce qu’un travail sur l’alimentation émotionnelle pourrait facilement basculer vers une nouvelle forme de contrôle : le but n’est pas de faire disparaître le plaisir alimentaire.

La nourriture fait partie de notre vie émotionnelle et c’est très bien ainsi.

Elle peut réconforter, rassembler, rappeler un souvenir, créer du plaisir, offrir une expérience sensorielle particulièrement riche et participer pleinement à une vie satisfaisante. Noëlle évoquait d’ailleurs dans notre échange son expérience de la perte du goût pendant le Covid et la manière dont son retour lui avait fait prendre conscience de toute la richesse sensorielle et émotionnelle que peut contenir une saveur.

Une relation apaisée avec la nourriture n’est donc pas une relation dans laquelle nous ne mangerions plus jamais pour le plaisir ou le réconfort.

C’est une relation dans laquelle nous disposons de suffisamment de liberté pour que la nourriture puisse être parfois une réponse émotionnelle sans devoir l’être systématiquement.

Et cette différence est immense.

Accompagner l’alimentation émotionnelle demande donc d’aller bien au-delà de l’assiette

C’est aussi pour cette raison que l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle nécessite, à mon sens, une compréhension beaucoup plus large que celle de la nutrition seule.

Lorsqu’une personne dit « je sais ce que je devrais manger mais je n’y arrive pas », la réponse ne se trouve pas nécessairement dans une nouvelle recommandation alimentaire. Il peut être beaucoup plus pertinent d’explorer ses émotions, ses pensées automatiques, ses croyances, son histoire, son image corporelle, les situations dans lesquelles les prises alimentaires apparaissent et la fonction précise que la nourriture occupe dans son équilibre psychologique.

C’est cette lecture que j’utilise dans mes accompagnements et que je transmets également dans ma formation professionnelle en alimentation émotionnelle, parce que je crois profondément que les professionnel·les qui accompagnent ces problématiques ont besoin de savoir regarder derrière le comportement visible, de comprendre les mécanismes qui le maintiennent et de disposer de différents outils pour intervenir sans renforcer involontairement la restriction, la culpabilité ou le sentiment d’échec.

L’EFT peut faire partie de ces outils, aux côtés notamment des thérapies cognitives et comportementales, du travail sur les pensées automatiques, de la psychoéducation, de l’exposition émotionnelle, de la pleine présence ou d’autres approches psychocorporelles, à condition de ne jamais confondre l’outil avec la compréhension clinique de ce que vit la personne.

Car la véritable question n’est finalement pas seulement : « comment faire pour ne plus manger lorsque je ressens une émotion ? »

Elle est beaucoup plus intéressante : « comment apprendre à vivre ce qui se passe en moi avec suffisamment de sécurité, de conscience et de souplesse pour que je puisse à nouveau choisir la réponse dont j’ai réellement besoin ? »

Et parfois, cette réponse sera de parler, de pleurer, de poser une limite, de se reposer, de demander de l’aide, de traverser une émotion que l’on avait pris l’habitude d’éviter ou d’utiliser un outil thérapeutique pour l’accompagner.

Et parfois aussi, ce sera de manger ce morceau de chocolat et de le savourer.

La différence ne réside pas nécessairement dans ce que nous mangeons, mais dans la liberté avec laquelle nous pouvons le choisir.

Alimentation émotionnelle : pourquoi comprendre ses émotions ne suffit pas toujours à changer

Il existe aujourd’hui un paradoxe assez frappant autour des émotions : nous n’en avons probablement jamais autant parlé et, pourtant, savoir que nous mangeons lorsque nous sommes stressé·es, triste·s, seul·es ou épuisé·es ne nous donne pas nécessairement les moyens de faire autrement.

Certaines personnes que j’accompagne ont d’ailleurs une compréhension extrêmement fine de leur fonctionnement. Elles savent identifier les moments où elles sont plus vulnérables, connaissent parfois parfaitement les principes de l’alimentation émotionnelle, repèrent que leur envie de manger apparaît après une journée difficile ou lorsqu’elles se retrouvent enfin seules le soir et, malgré tout, lorsque la tension monte et que la nourriture devient soudainement très attirante, toutes ces connaissances semblent momentanément ne plus suffire.

C’est précisément ce décalage qui me semble essentiel à comprendre lorsque l’on s’intéresse à l’alimentation émotionnelle, aux pulsions alimentaires et plus largement aux comportements alimentaires qui génèrent de la souffrance : nous pouvons savoir énormément de choses sur nous-mêmes sans avoir encore appris à les vivre autrement.

J’ai eu envie d’explorer cette question dans mon podcast Encas de Tracas avec Noëlle Cassan, thérapeute et formatrice en EFT, une approche que j’utilise également dans ma pratique et qui permet d’aborder les émotions en intégrant davantage l’expérience corporelle. Notre échange m’a surtout donné envie de revenir sur une question beaucoup plus vaste que celle d’un outil thérapeutique particulier : que se passe-t-il réellement entre le moment où une émotion apparaît et celui où nous nous retrouvons à manger pour tenter de l’apaiser ?

Et surtout, comment retrouver progressivement suffisamment d’espace entre les deux pour que manger redevienne une possibilité parmi d’autres, et non la seule réponse qui semble disponible ?

L’alimentation émotionnelle n’est pas simplement le fait de « manger ses émotions »

L’expression est entrée dans le langage courant et, à force de l’utiliser, nous risquons parfois d’en perdre toute la complexité. On parle facilement de « manger ses émotions », comme s’il existait une mécanique assez simple dans laquelle une émotion désagréable provoquerait automatiquement une envie de nourriture.

La réalité est évidemment beaucoup plus nuancée.

L’alimentation émotionnelle désigne le fait d’utiliser, consciemment ou non, la nourriture en réponse à un état interne plutôt qu’à une faim physiologique seule, mais cet état interne peut être extrêmement différent d’une personne à l’autre : anxiété, colère, solitude, frustration, ennui, sentiment de vide, surcharge mentale, fatigue, honte, culpabilité, mais aussi parfois excitation, joie ou besoin de célébration.

Surtout, manger en réponse à une émotion n’est pas intrinsèquement problématique.

La nourriture possède une fonction hédonique, sociale, affective et culturelle qui dépasse très largement sa fonction nutritionnelle, et vouloir supprimer toute dimension émotionnelle de l’alimentation reviendrait à chercher une relation à la nourriture extrêmement artificielle. Un repas partagé peut réconforter, un gâteau peut rappeler une personne aimée, un plat peut apporter du plaisir après une journée éprouvante et il n’y a rien, en soi, de pathologique là-dedans.

La difficulté apparaît davantage lorsque la nourriture devient une stratégie privilégiée, voire quasi exclusive, de régulation émotionnelle et que la personne commence à vivre ce comportement avec un sentiment de perte de contrôle, de culpabilité ou d’impuissance.

C’est à cet endroit que la question « pourquoi est-ce que je mange ? » devient intéressante, mais également insuffisante.

Savoir pourquoi l’on mange ne permet pas toujours de faire autrement

C’est probablement l’un des constats les plus importants de ma pratique : la connaissance ne produit pas automatiquement le changement.

Nous pouvons parfaitement savoir qu’une situation nous fait souffrir et continuer à la reproduire, comprendre qu’un comportement ne nous aide plus et pourtant y revenir, connaître les recommandations nutritionnelles et ne pas parvenir à les appliquer lorsque nous sommes submergé·es émotionnellement.

Cette distinction entre savoir et pouvoir est fondamentale dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle.

Dans l’échange que j’ai eu avec Noëlle Cassan, elle racontait notamment l’histoire d’une personne qui rentrait chez elle après sa journée de travail et se dirigeait presque systématiquement vers le réfrigérateur pour prendre un goûter conséquent. Cette personne savait qu’elle mangeait, savait même qu’elle aurait préféré fonctionner différemment, mais elle n’avait pas encore identifié ce qui se passait précisément au moment où elle franchissait la porte de son domicile.

En observant la situation plus finement, quelque chose d’autre est apparu : elle rentrait dans une maison désormais vide, après un divorce et le départ de son fils pour ses études, et cette expérience réveillait une émotion de solitude particulièrement inconfortable. La nourriture intervenait alors non pas simplement parce qu’elle était disponible ou parce que cette personne « manquait de volonté », mais parce qu’elle apportait une réponse immédiate à un état émotionnel qui n’avait pas encore été clairement identifié.

Cette distinction change profondément notre lecture du comportement.

Le problème n’est plus : « pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’empêcher de manger ? »

Il devient : « qu’est-ce qui se passe en moi à cet instant précis et à quoi la nourriture est-elle en train de répondre ? »

Derrière une pulsion alimentaire, il existe souvent une succession extrêmement rapide de réactions

Imaginons maintenant une situation assez classique : un paquet de gâteaux est devant moi et une envie très forte apparaît.

Je peux presque simultanément ressentir une tension corporelle, une attirance très importante pour l’aliment et tout un flot de pensées contradictoires : « il ne faudrait pas », « ce n’est pas raisonnable », « je vais grossir », « je ne devrais pas manger ça », tandis qu’une autre partie de moi répond « vas-y », « tu en as besoin », « ça va te faire du bien ».

C’est exactement le type de conflit interne que nous avons exploré avec Noëlle : une partie de soi tente de contrôler le comportement tandis qu’une autre anticipe un soulagement ou un plaisir suffisamment important pour rendre la nourriture extrêmement attirante.

À cet instant, parler simplement de volonté devient assez pauvre.

La personne ne se trouve pas face à un choix parfaitement neutre entre manger et ne pas manger ; elle se trouve face à un ensemble de sensations corporelles, d’émotions, de pensées automatiques, de croyances alimentaires et d’apprentissages antérieurs qui convergent parfois vers une seule réponse : manger.

Et plus cette séquence s’est répétée dans le passé, plus elle peut devenir rapide et automatique.

Une personne peut ainsi avoir appris progressivement que manger permet de diminuer une tension, de remplir momentanément un vide, de détourner son attention d’une pensée douloureuse ou de créer une sensation agréable lorsqu’elle n’en trouve pas ailleurs. Le comportement possède alors une fonction et c’est précisément parce qu’il a une fonction qu’il se répète.

C’est un point fondamental lorsqu’on accompagne l’alimentation émotionnelle : nous ne cherchons pas seulement à faire disparaître un comportement, nous cherchons d’abord à comprendre ce qu’il permet à la personne de faire, de ressentir ou, parfois, de ne plus ressentir.

La nourriture peut devenir une stratégie de régulation émotionnelle

Notre cerveau apprend énormément par association.

Lorsqu’un comportement produit un soulagement dans une situation inconfortable, même si ce soulagement est bref, il devient plus susceptible d’être reproduit lorsqu’une situation similaire se présentera.

C’est l’une des raisons pour lesquelles certaines prises alimentaires peuvent progressivement devenir automatiques.

Je me sens seule → je mange → ma solitude devient momentanément moins présente.

Je suis extrêmement anxieuse → je mange → mon attention se déplace vers les sensations procurées par la nourriture.

Je suis épuisée → je mange → j’obtiens rapidement du plaisir et une forme de stimulation.

Je ressens de la honte → je mange → pendant quelques minutes, je n’ai plus besoin d’être entièrement au contact de cette émotion.

Cela ne signifie évidemment pas que la nourriture règle la difficulté initiale. Elle peut néanmoins modifier suffisamment rapidement l’expérience interne pour que le cerveau enregistre : dans cette situation, cette stratégie fonctionne.

Et c’est ici que l’on comprend mieux pourquoi dire à quelqu’un « trouve autre chose à faire que manger » ou lui proposer une liste d’activités de diversion atteint rapidement ses limites.

Car il ne suffit pas de supprimer la réponse alimentaire. Encore faut-il pouvoir rester suffisamment en contact avec ce qu’elle permettait jusque-là d’éviter, d’apaiser ou de traverser.

Apprendre à ressentir plutôt qu’apprendre à supprimer ses émotions

C’est probablement ici que se situe l’un des malentendus les plus fréquents autour de la régulation émotionnelle.

Réguler une émotion ne signifie pas la faire disparaître.

Une émotion n’est pas un dysfonctionnement qu’il faudrait corriger le plus rapidement possible ; elle constitue une expérience physiologique et psychologique qui nous renseigne sur notre manière de vivre une situation. La colère, la peur, la tristesse, la culpabilité ou la honte peuvent être extrêmement inconfortables, mais l’objectif thérapeutique ne peut pas être de construire une existence dans laquelle elles n’apparaîtraient plus.

Lorsque la nourriture possède une fonction d’anesthésie émotionnelle, vouloir simplement remplacer la nourriture par une autre stratégie d’anesthésie risque d’ailleurs de déplacer le problème plutôt que de le transformer.

Le travail consiste davantage à développer progressivement cette capacité à se demander : qu’est-ce que je ressens, où est-ce que je le ressens, qu’est-ce que cette émotion vient toucher chez moi, quelles pensées l’accompagnent et de quoi ai-je besoin dans cette situation ?

Cela suppose parfois de ralentir considérablement un processus qui, jusque-là, se déroulait en quelques secondes.

Et c’est précisément l’un des intérêts que je trouve à l’EFT dans certains accompagnements.

Qu’est-ce que l’EFT et quel lien avec l’alimentation émotionnelle ?

L’EFT, ou Emotional Freedom Techniques, est une approche psychocorporelle qui associe notamment l’attention portée à une difficulté émotionnelle et la stimulation, par tapotements, de différents points du corps.

Dans notre échange, Noëlle Cassan décrit l’EFT comme une pratique dans laquelle la personne reste au contact de son expérience — pensées, sensations corporelles, émotions, contradictions internes — tout en réalisant les tapotements.

Ce qui m’intéresse particulièrement ici n’est pas de présenter l’EFT comme une technique qui permettrait miraculeusement de « couper » une envie de manger, car ce serait à la fois réducteur et assez éloigné de ma conception de l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle.

L’intérêt est ailleurs : créer un espace dans lequel la personne peut rester en contact avec ce qui se passe sans avoir immédiatement besoin de l’éteindre par le comportement habituel.

Face au fameux paquet de gâteaux, il ne s’agit donc pas nécessairement de se répéter « je ne veux plus en manger », mais de pouvoir observer : j’ai très envie de le manger ; je sens une tension ici ; une partie de moi pense que cela va énormément me soulager ; une autre me dit que je ne devrais surtout pas le faire ; je ressens peut-être de l’anxiété, de la frustration ou de la culpabilité.

Autrement dit, nous remettons de la conscience dans un endroit où il y avait surtout de l’automatisme.

Retrouver du choix plutôt que renforcer le contrôle

Cette distinction me paraît fondamentale.

Lorsqu’une personne souffre de son alimentation, elle arrive souvent en thérapie avec une demande de contrôle : elle voudrait réussir à mieux se contrôler, à résister davantage, à ne plus craquer, à devenir plus raisonnable face à la nourriture.

Pourtant, renforcer le contrôle n’est pas nécessairement la direction thérapeutique la plus pertinente, notamment lorsque la personne est déjà enfermée dans une forte restriction cognitive.

Je préfère parler de retrouver du choix.

Car retrouver du choix signifie que je peux avoir envie de chocolat et en manger, mais également ressentir cette envie et décider que ce n’est finalement pas ce dont j’ai besoin. Cela signifie que l’aliment conserve son potentiel de plaisir sans être investi d’un pouvoir démesuré et que l’émotion peut exister sans devoir systématiquement être étouffée.

Noëlle formulait quelque chose de très intéressant à ce sujet : lorsque l’intensité diminue, le plaisir et le désir peuvent rester présents, mais ils ne sont plus nécessairement vécus comme « plus forts que soi ».

Et c’est une nuance essentielle.

L’objectif n’est pas de supprimer l’envie, mais de retrouver de l’agentivité face à elle.

Apaiser une pulsion alimentaire n’est pas la même chose que travailler sur ce qui la déclenche

Il existe également plusieurs niveaux de travail qu’il me semble important de distinguer.

À un instant T, une personne peut avoir besoin d’une stratégie qui lui permette simplement de traverser une émotion particulièrement intense ou une pulsion alimentaire sans être totalement débordée. Une technique psychocorporelle, un exercice de respiration, un temps de pleine présence ou un outil appris en thérapie peuvent alors jouer une fonction de régulation immédiate.

Et c’est déjà beaucoup.

Mais si la même situation revient chaque soir, chaque semaine ou à chaque événement similaire, une autre question finit nécessairement par se poser : qu’est-ce qui se réactive ici ?

Noëlle distingue justement dans sa pratique ce travail immédiat d’apaisement d’un travail plus profond sur les schémas qui sous-tendent les réactions répétitives : diminuer ponctuellement l’intensité d’une réaction peut être utile sans pour autant avoir encore transformé ce qui la produit.

C’est exactement la distinction que je fais également dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle.

Si chaque fois que je me sens rejetée, seule, dépassée ou insuffisante, la nourriture devient ma principale stratégie de soulagement, nous pouvons évidemment travailler sur la séquence alimentaire elle-même, mais il sera également intéressant d’explorer pourquoi certaines situations produisent chez moi une telle intensité émotionnelle.

Et là, nous quittons progressivement le paquet de gâteaux pour aller regarder l’histoire de la personne.

Nos comportements alimentaires racontent aussi notre histoire

Nous n’arrivons pas à l’âge adulte avec une manière neutre de ressentir et d’interpréter le monde.

Au cours de l’enfance puis de l’adolescence, nous apprenons progressivement ce qui est attendu de nous, ce qui nous permet d’être accepté·es, ce qu’il vaut mieux montrer ou cacher, comment réagir lorsque nous sommes blessé·es et comment obtenir de la sécurité, de la reconnaissance ou de l’affection.

Une personne peut ainsi avoir construit très tôt l’idée qu’elle doit être irréprochable pour être appréciée, qu’elle ne doit pas déranger, qu’elle doit réussir, qu’elle doit prendre soin des autres avant de penser à elle, qu’elle n’est jamais suffisamment compétente ou qu’exprimer certaines émotions est dangereux.

Noëlle évoquait dans notre conversation ces croyances autour de l’estime de soi — « je ne suis pas assez bon », « je ne suis pas capable », « les autres sont meilleurs que moi », « je ne suis pas légitime » — et la manière dont certaines expériences précoces peuvent continuer à colorer nos réactions bien longtemps après que la situation initiale a disparu.

C’est ici que le lien avec l’alimentation émotionnelle devient particulièrement important.

Une faible estime de soi, un perfectionnisme important, une tendance à la comparaison, une honte corporelle ou une forte exigence envers soi peuvent générer quotidiennement une quantité considérable d’émotions désagréables. Si la nourriture est devenue au fil du temps l’un des moyens privilégiés de réguler ces états internes, elle risque naturellement d’être sollicitée encore et encore.

La prise alimentaire n’est alors que la partie visible du système.

L’image corporelle peut elle aussi alimenter le cercle vicieux

Il est difficile de parler d’alimentation émotionnelle sans parler du corps, parce que la relation à la nourriture et la relation au corps s’influencent continuellement.

Lorsque le corps est observé, évalué et critiqué plusieurs dizaines de fois par jour, lorsqu’une personne se compare en permanence ou considère son apparence comme la preuve de sa valeur personnelle, son corps peut devenir une source quasi constante de tension émotionnelle.

Cette souffrance peut être renforcée par des remarques reçues dans l’enfance, des expériences de stigmatisation pondérale, de la grossophobie, des normes esthétiques ou simplement par des années passées à essayer de faire correspondre son corps à un idéal qu’il n’est peut-être pas en mesure d’atteindre.

Notre échange avec Noëlle a justement fait émerger cette idée d’une relation au corps qui pourrait progressivement devenir moins conflictuelle, dans laquelle celui-ci reprendrait une place plus juste au lieu d’occuper constamment le centre des préoccupations.

Je trouve cette notion de juste place particulièrement importante.

Apaiser son image corporelle ne signifie pas nécessairement aimer chaque centimètre de son corps tous les matins devant son miroir. Cette injonction peut d’ailleurs devenir une exigence supplémentaire. Il s’agit parfois beaucoup plus modestement — et beaucoup plus profondément — de sortir progressivement du combat permanent avec lui.

Et lorsque le corps cesse d’être une source constante d’insatisfaction, de surveillance et de jugement, il existe aussi moins d’émotions à compenser.

La nourriture n’est pas l’ennemie

Il reste enfin un point essentiel, parce qu’un travail sur l’alimentation émotionnelle pourrait facilement basculer vers une nouvelle forme de contrôle : le but n’est pas de faire disparaître le plaisir alimentaire.

La nourriture fait partie de notre vie émotionnelle et c’est très bien ainsi.

Elle peut réconforter, rassembler, rappeler un souvenir, créer du plaisir, offrir une expérience sensorielle particulièrement riche et participer pleinement à une vie satisfaisante. Noëlle évoquait d’ailleurs dans notre échange son expérience de la perte du goût pendant le Covid et la manière dont son retour lui avait fait prendre conscience de toute la richesse sensorielle et émotionnelle que peut contenir une saveur.

Une relation apaisée avec la nourriture n’est donc pas une relation dans laquelle nous ne mangerions plus jamais pour le plaisir ou le réconfort.

C’est une relation dans laquelle nous disposons de suffisamment de liberté pour que la nourriture puisse être parfois une réponse émotionnelle sans devoir l’être systématiquement.

Et cette différence est immense.

Accompagner l’alimentation émotionnelle demande donc d’aller bien au-delà de l’assiette

C’est aussi pour cette raison que l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle nécessite, à mon sens, une compréhension beaucoup plus large que celle de la nutrition seule.

Lorsqu’une personne dit « je sais ce que je devrais manger mais je n’y arrive pas », la réponse ne se trouve pas nécessairement dans une nouvelle recommandation alimentaire. Il peut être beaucoup plus pertinent d’explorer ses émotions, ses pensées automatiques, ses croyances, son histoire, son image corporelle, les situations dans lesquelles les prises alimentaires apparaissent et la fonction précise que la nourriture occupe dans son équilibre psychologique.

C’est cette lecture que j’utilise dans mes accompagnements et que je transmets également dans ma formation professionnelle en alimentation émotionnelle, parce que je crois profondément que les professionnel·les qui accompagnent ces problématiques ont besoin de savoir regarder derrière le comportement visible, de comprendre les mécanismes qui le maintiennent et de disposer de différents outils pour intervenir sans renforcer involontairement la restriction, la culpabilité ou le sentiment d’échec.

L’EFT peut faire partie de ces outils, aux côtés notamment des thérapies cognitives et comportementales, du travail sur les pensées automatiques, de la psychoéducation, de l’exposition émotionnelle, de la pleine présence ou d’autres approches psychocorporelles, à condition de ne jamais confondre l’outil avec la compréhension clinique de ce que vit la personne.

Car la véritable question n’est finalement pas seulement : « comment faire pour ne plus manger lorsque je ressens une émotion ? »

Elle est beaucoup plus intéressante : « comment apprendre à vivre ce qui se passe en moi avec suffisamment de sécurité, de conscience et de souplesse pour que je puisse à nouveau choisir la réponse dont j’ai réellement besoin ? »

Et parfois, cette réponse sera de parler, de pleurer, de poser une limite, de se reposer, de demander de l’aide, de traverser une émotion que l’on avait pris l’habitude d’éviter ou d’utiliser un outil thérapeutique pour l’accompagner.

Et parfois aussi, ce sera de manger ce morceau de chocolat et de le savourer.

La différence ne réside pas nécessairement dans ce que nous mangeons, mais dans la liberté avec laquelle nous pouvons le choisir.

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