TCC et alimentation émotionnelle : quels outils pour les professionnels ?
Lorsqu’une personne dit « je mange mes émotions », la tentation est grande de chercher immédiatement une stratégie pour l’empêcher de manger, détourner son attention ou lui proposer une alternative considérée comme plus adaptée, alors qu’en thérapie cognitive et comportementale (TCC), l’enjeu est d’abord de comprendre ce qui se joue dans la séquence entière : quelle situation a précédé la prise alimentaire, quelle émotion a été ressentie, quelles pensées se sont activées, quelles sensations corporelles étaient présentes, quel comportement a suivi et surtout ce que ce comportement a permis à court terme. C’est cette lecture fonctionnelle qui rend les TCC particulièrement intéressantes dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle, parce qu’elles ne se contentent pas de considérer la compulsion, le grignotage ou la perte de contrôle comme un symptôme isolé qu’il faudrait faire disparaître, mais comme un comportement qui s’inscrit dans un système cohérent, même lorsque ce système est devenu source de souffrance.
Pour les professionnel·les, l’intérêt des outils TCC appliqués à l’alimentation émotionnelle ne réside donc pas dans le fait de disposer d’une longue liste d’exercices à proposer en séance, mais dans la capacité à choisir un outil à partir d’une conceptualisation précise de ce qui maintient la difficulté chez cette personne-là. Une pensée automatique n’appelle pas nécessairement la même intervention qu’une restriction cognitive importante, une peur de grossir ne se travaille pas comme une difficulté à identifier ses émotions, et une compulsion liée à une forte faim physiologique ne se comprend pas de la même manière qu’une prise alimentaire utilisée pour apaiser une honte, une solitude ou un sentiment de vide récurrent.
Les TCC contemporaines permettent par ailleurs d’aller beaucoup plus loin que la seule restructuration des pensées, notamment grâce aux approches dites de troisième vague, parmi lesquelles la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) occupe une place particulièrement intéressante : plutôt que de chercher systématiquement à modifier ce que la personne pense ou ressent, il devient également possible de travailler sur la relation qu’elle entretient avec ses pensées, sur sa capacité à faire de la place à certaines émotions, sur ses besoins, ses valeurs et la direction qu’elle souhaite donner à sa vie.
L’analyse fonctionnelle : le point de départ du travail en TCC
L’outil le plus fondamental est probablement aussi le moins spectaculaire : l’analyse fonctionnelle. Avant de chercher à modifier un comportement, il s’agit de reconstruire ce qui s’est passé avec suffisamment de précision pour identifier les facteurs déclencheurs, les facteurs de vulnérabilité et les facteurs de maintien, ce qui permet de sortir d’une compréhension générale du type « elle mange parce qu’elle est stressée » pour essayer de comprendre ce qui se passe réellement dans cette situation particulière.
Prenons une personne qui mange régulièrement en rentrant du travail. Si l’on reste au niveau du comportement visible, on pourrait conclure qu’elle a du mal à résister aux aliments présents chez elle ou qu’elle utilise simplement la nourriture pour gérer son stress, mais si l’on reprend la séquence dans le détail, on peut découvrir qu’elle a très peu mangé depuis le déjeuner, qu’elle a passé l’après-midi à se sentir jugée par sa responsable, qu’une pensée automatique du type « je ne suis jamais à la hauteur » s’est activée, qu’elle ressent une forte tension corporelle au moment de rentrer chez elle et que la nourriture lui apporte rapidement un soulagement ainsi qu’un moment de plaisir.
La prise alimentaire devient alors beaucoup plus compréhensible, parce qu’elle peut remplir plusieurs fonctions à la fois : répondre à une faim réelle, diminuer une activation émotionnelle, interrompre momentanément des ruminations et créer une forme de rupture dans une journée difficile. C’est précisément pour cela qu’en TCC, on ne travaille pas uniquement sur ce que la personne fait, mais sur ce qui se passe avant, pendant et après le comportement, afin de comprendre ce que celui-ci apporte à court terme et ce qu’il coûte à moyen ou long terme.
Le modèle SECCA pour structurer la compréhension
Le modèle SECCA peut être particulièrement utile pour organiser cette analyse en articulant la situation, les émotions, les cognitions, les comportements et leurs conséquences, ce qui permet au professionnel de ne pas isoler l’émotion du reste du fonctionnement et surtout de comprendre comment les différentes dimensions s’influencent les unes les autres.
Cette précision est importante parce que le mot « stress » peut recouvrir des expériences extrêmement différentes : pour une personne, il peut s’agir d’une anxiété anticipatoire ; pour une autre, d’une honte liée à une erreur ; pour une troisième, d’une colère qu’elle ne s’autorise pas à exprimer ; pour une autre encore, d’un sentiment d’insuffisance qui réactive des croyances anciennes autour de sa valeur personnelle. Si nous ne distinguons pas ces expériences, nous risquons de proposer les mêmes stratégies de gestion du stress à tout le monde, alors que la fonction de la nourriture et les mécanismes qui maintiennent le comportement sont différents.
Les pensées automatiques : repérer ce qui se joue très vite
Les pensées automatiques occupent une place centrale dans de nombreuses difficultés alimentaires, parce qu’elles apparaissent rapidement, parfois en quelques secondes, et sont souvent vécues comme des évidences plutôt que comme des interprétations : « j’en ai besoin, ça va me faire du bien », « je n’ai aucune volonté », « de toute façon j’ai déjà craqué », « maintenant que j’ai commencé autant finir », « si je mange ça je vais grossir », « je devrais réussir à me contrôler ».
Ces pensées ont des fonctions et des conséquences différentes, puisque certaines rendent la prise alimentaire plus probable en anticipant un soulagement, d’autres augmentent la culpabilité après coup, tandis que d’autres encore autorisent une perte de contrôle une fois qu’une règle alimentaire a été transgressée. Pour les professionnel·les, le premier travail consiste donc à apprendre à les repérer, car elles sont parfois tellement rapides, familières et intégrées au fonctionnement quotidien que la personne elle-même ne les identifie plus comme des pensées.
Restructurer une pensée… ou apprendre à ne plus lui obéir
Dans les TCC classiques, le travail sur les pensées automatiques consiste notamment à apprendre à observer les interprétations qui apparaissent dans certaines situations, à comprendre leurs conséquences émotionnelles et comportementales puis, lorsque cela est pertinent, à questionner leur validité afin de construire une manière de penser plus nuancée et plus ajustée à la réalité.
Prenons la pensée « dès que je commence à manger du chocolat, je ne peux plus m’arrêter ». Si le professionnel répond simplement « mais si, vous pouvez », il se place dans une logique de contradiction qui risque de ne rien changer, alors que l’on peut explorer les situations dans lesquelles cette pensée semble vraie, celles dans lesquelles elle ne l’est pas, ce qui se passe lorsque le chocolat est interdit, ce qui change lorsqu’il est régulièrement autorisé et comment la croyance elle-même influence le comportement. La personne pourrait progressivement passer d’une certitude globale à quelque chose de plus nuancé : « j’ai souvent du mal à m’arrêter lorsque je me suis interdit cet aliment pendant plusieurs jours, mais ce n’est pas systématique ».
Pour autant, toutes les pensées n’ont pas nécessairement besoin d’être restructurées, et c’est précisément l’un des apports particulièrement intéressants des TCC de troisième vague et de l’ACT. Plutôt que de chercher systématiquement à déterminer si une pensée est vraie ou fausse et à la remplacer par une pensée plus rationnelle, on peut également travailler sur la relation que la personne entretient avec elle : est-ce que je considère cette pensée comme une vérité à laquelle je dois nécessairement obéir, ou puis-je apprendre à la reconnaître comme un événement mental qui traverse mon esprit sans avoir besoin de construire mon comportement autour d’elle ?
La défusion cognitive : créer de l’espace entre la pensée et le comportement
En ACT, on parle de défusion cognitive pour désigner cette capacité à prendre de la distance avec nos pensées plutôt que de fusionner avec elles. Lorsque nous sommes fusionné·es avec la pensée « je n’ai aucune volonté », celle-ci n’est plus vécue comme une interprétation de la situation mais presque comme une description objective de notre identité, ce qui influence directement les émotions et les comportements qui suivent ; lorsque nous apprenons progressivement à observer « j’ai la pensée que je n’ai aucune volonté », quelque chose de subtil mais important change, car le contenu mental est toujours présent, mais il n’occupe plus exactement la même place.
Dans l’alimentation émotionnelle, cette défusion peut être particulièrement intéressante face aux injonctions alimentaires, aux pensées liées au poids et aux pensées qui précèdent ou suivent une compulsion, puisqu’il ne s’agit plus de passer son temps à débattre avec son esprit pour lui démontrer qu’il se trompe, mais d’apprendre progressivement à reconnaître son fonctionnement : « mon cerveau me propose à nouveau la règle selon laquelle un dessert doit être compensé », « je remarque la pensée que cette journée est fichue », « voilà la peur de grossir qui revient ».
Cette posture permet également de sortir d’une nouvelle forme de contrôle qui consisterait à vouloir désormais avoir les « bonnes pensées » pour réussir à bien manger, alors que la flexibilité psychologique ne consiste pas à contrôler parfaitement ce que notre esprit produit, mais à pouvoir choisir davantage ce que nous faisons lorsqu’il le produit.
La flèche descendante pour accéder aux croyances plus profondes
Certaines pensées automatiques prennent leur force dans des croyances beaucoup plus profondes, souvent liées à la valeur personnelle, au contrôle, au poids ou au regard des autres, et c’est là que la flèche descendante peut devenir un outil particulièrement intéressant.
Si une personne pense « si je mange ce gâteau, je vais grossir », on peut explorer ce que cela signifierait pour elle si cela arrivait, puis ce que cette conséquence raconterait d’elle à ses propres yeux. Derrière la peur de manger un gâteau peuvent alors apparaître des croyances beaucoup plus profondes autour de l’idée de ne plus être attirante, de ne pas être aimable, d’être rejetée, de perdre sa valeur ou encore d’être considérée comme quelqu’un qui se laisse aller.
Le problème n’est alors plus seulement le gâteau, puisque la peur alimentaire est soutenue par un système de croyances dans lequel le poids, l’apparence, le contrôle et la valeur personnelle peuvent être fortement liés, et cette compréhension permet au professionnel de ne pas rester enfermé dans une discussion nutritionnelle autour de l’aliment.
Les distorsions cognitives dans le rapport à la nourriture
Les difficultés alimentaires sont souvent accompagnées de distorsions cognitives, parmi lesquelles la pensée tout ou rien, la généralisation, le catastrophisme, la lecture de pensée, la disqualification du positif ou encore les exigences internes très fortes, qui peuvent participer au maintien de la restriction et des compulsions.
Le fonctionnement « tout ou rien » est particulièrement fréquent : une personne peut considérer qu’elle a « bien mangé » toute la journée jusqu’au moment où elle consomme un aliment qu’elle s’était interdit, puis conclure immédiatement que la journée est fichue et manger davantage, non pas nécessairement parce qu’elle a encore faim ou parce que l’aliment est intrinsèquement irrésistible, mais parce que la transgression est interprétée comme un échec global.
C’est le fameux « foutu pour foutu », et le travail TCC consiste alors à remettre de la nuance et de la continuité là où le fonctionnement était devenu dichotomique, afin qu’un aliment ne transforme plus une journée entière en échec, qu’une prise alimentaire plus importante n’entraîne pas automatiquement une compensation et qu’une difficulté ponctuelle ne devienne pas une preuve supplémentaire de l’incapacité supposée de la personne à se contrôler.
Travailler sur les « il faut », « je dois », « je devrais »
Les idéaux exigeants sont souvent très présents chez les personnes qui souffrent d’alimentation émotionnelle, parce que l’alimentation devient parfois un espace supplémentaire dans lequel il faudrait être irréprochable : manger sainement, ne pas trop manger, ne pas céder à ses envies, faire du sport, contrôler son poids, réussir professionnellement, être disponible pour les autres, ne pas être trop sensible et, bien entendu, savoir parfaitement gérer ses émotions.
Ces exigences peuvent créer une pression interne considérable et participer directement au comportement alimentaire, notamment lorsque la journée entière est vécue comme une succession de contraintes et d’autoévaluations jusqu’au moment où la nourriture devient l’un des rares espaces où la personne s’autorise à lâcher. La prise alimentaire n’est alors pas seulement une réponse à une émotion ponctuelle, mais peut s’inscrire dans une pression interne chronique, ce qui nécessite de travailler sur la rigidité des exigences et sur ce que la personne s’autorise, ou ne s’autorise pas, dans le reste de sa vie.
L’expérimentation comportementale pour tester les croyances
L’une des grandes forces des TCC est de ne pas rester uniquement dans la discussion, mais de permettre de tester certaines croyances dans la réalité grâce aux expérimentations comportementales. Si une personne est convaincue que « si je garde du chocolat chez moi, je vais forcément manger toute la tablette », on peut par exemple concevoir une expérimentation progressive qui lui permette d’observer ce qui se passe réellement dans des conditions suffisamment sécurisées, l’objectif n’étant pas de lui prouver qu’elle a tort mais de recueillir de nouvelles informations qui permettront progressivement d’assouplir la croyance.
De la même manière, une personne convaincue qu’elle doit absolument se peser chaque matin pour garder le contrôle peut expérimenter progressivement l’espacement des pesées et observer ce qui se passe réellement sur son comportement, son anxiété et son niveau de préoccupation corporelle. L’expérimentation permet ainsi de déplacer la croyance du registre purement théorique vers le vécu : au lieu de se demander uniquement « est-ce que cette pensée est vraie ? », on crée les conditions permettant d’observer ce qu’il se passe lorsque l’on agit différemment.
L’exposition pour diminuer les évitements alimentaires et corporels
L’exposition constitue un autre outil central des TCC, notamment lorsque la personne évite certains aliments, certaines situations sociales ou certaines expériences corporelles par peur de ce qu’elles pourraient provoquer. Une personne peut éviter les restaurants parce qu’elle ne maîtrise pas les quantités, refuser les invitations parce qu’elle a peur de manger, ne plus acheter certains aliments parce qu’elle pense qu’ils déclencheront forcément une compulsion ou éviter de porter certains vêtements parce qu’elle ne supporte pas de voir certaines parties de son corps.
À court terme, l’évitement réduit l’anxiété, ce qui explique pourquoi il est si difficile à abandonner, mais à plus long terme il peut renforcer la croyance selon laquelle la situation était effectivement dangereuse et que l’on n’aurait pas été capable de la traverser. L’exposition graduée consiste donc à construire progressivement des expériences permettant à la personne d’apprendre qu’elle peut tolérer l’inconfort sans avoir besoin de maintenir systématiquement l’évitement, avec une progression individualisée, suffisamment sécurisée et adaptée au niveau de vulnérabilité de la personne.
Les journaux d’observation : observer sans transformer l’alimentation en tableau Excel
Les journaux peuvent être extrêmement utiles dans l’accompagnement, mais ils doivent être utilisés avec finesse, car chez une personne déjà très contrôlante, demander de noter chaque gramme, chaque heure, chaque calorie, chaque sensation et chaque pensée peut rapidement devenir un outil supplémentaire d’hypercontrôle.
L’objectif d’un journal d’observation TCC est plutôt de permettre à la personne de repérer des régularités qu’elle ne voyait pas auparavant : quelles situations précèdent les prises alimentaires, quelles émotions apparaissent, quelles pensées sont présentes, quel niveau de faim existe, ce qui se passe après et quelle fonction le comportement semble remplir. Le journal devient alors un outil de curiosité et de compréhension plutôt qu’un instrument de surveillance, et cette distinction est fondamentale lorsqu’on accompagne des personnes dont la relation à l’alimentation est déjà saturée de contrôle.
Accepter une émotion plutôt que chercher systématiquement à la faire disparaître
Les TCC de troisième vague ont également apporté une évolution importante dans la manière d’aborder les émotions, puisqu’il ne s’agit plus nécessairement de chercher à diminuer ou modifier toute expérience émotionnelle inconfortable avant de pouvoir agir.
Lorsqu’une personne mange pour diminuer une anxiété, une solitude, une honte ou une frustration, la première idée peut être de chercher une technique qui permettra de faire disparaître cette émotion avant que la prise alimentaire ne survienne, mais si nous procédons toujours ainsi, nous risquons finalement de conserver la même logique : cette émotion est un problème et je dois absolument réussir à m’en débarrasser.
L’ACT introduit une autre possibilité, qui consiste à développer progressivement davantage de capacité à faire une place à certaines expériences internes inconfortables sans devoir immédiatement les supprimer, ce qui ne signifie évidemment ni aimer souffrir ni rester passif face à une situation difficile, mais reconnaître que l’anxiété, la tristesse, la colère, la frustration ou la honte font parfois partie de l’expérience humaine et que nous pouvons apprendre à les traverser sans que chacune d’elles exige automatiquement une réponse destinée à l’anesthésier.
Dans l’alimentation émotionnelle, la question peut donc progressivement passer de « comment faire disparaître cette émotion pour ne pas manger ? » à « qu’est-ce qui est présent en moi actuellement, qu’est-ce que cela vient peut-être me dire et comment ai-je envie d’y répondre ? »
Derrière l’émotion et l’envie de manger, rechercher aussi le besoin
Cette question des besoins est particulièrement importante, parce qu’une émotion peut aussi être considérée comme une information plutôt que comme quelque chose qu’il faudrait immédiatement réguler. Derrière une prise alimentaire récurrente peuvent se trouver un besoin de repos, de sécurité, de réconfort, de reconnaissance, de solitude, de stimulation, de plaisir, de connexion avec les autres ou simplement le besoin de poser une limite que l’on n’arrive pas à poser autrement.
Une personne qui mange tous les soirs après avoir couché ses enfants ne cherche donc pas nécessairement uniquement à « gérer son stress » ; ce moment alimentaire peut représenter le premier espace de la journée qui lui appartient réellement, celui où elle peut enfin s’asseoir, ne répondre aux besoins de personne et accéder à quelque chose d’agréable. Dans ce contexte, supprimer le comportement sans comprendre ce qu’il vient compenser risque non seulement d’être difficile, mais aussi de laisser intact le problème qui lui donne sa fonction.
Le travail peut alors consister à élargir progressivement les réponses possibles et à se demander comment remettre davantage de repos, de plaisir, de connexion, de reconnaissance ou d’espace personnel dans la vie de la personne, afin que la nourriture ne soit plus l’unique endroit où ce besoin puisse trouver une réponse, sans pour autant transformer le travail thérapeutique en nouvelle injonction à ne plus jamais manger pour se réconforter.
La pleine présence pour revenir à l’expérience plutôt qu’au pilotage automatique
Les pratiques de pleine présence peuvent également avoir leur place dans l’accompagnement, non pas pour obliger la personne à manger lentement, consciemment et parfaitement à chaque repas, ce qui deviendrait rapidement une nouvelle règle, mais pour l’aider à retrouver certaines informations auxquelles elle n’a parfois plus accès lorsqu’elle mange en mode automatique ou sous l’emprise d’un ensemble de règles alimentaires.
Revenir aux sensations corporelles, au goût, à la texture, au plaisir, à l’évolution de la faim ou du rassasiement peut permettre de remettre progressivement de l’expérience là où l’alimentation était essentiellement organisée par la tête, mais la pleine présence peut également être utilisée en dehors des repas pour observer une émotion, une pensée ou une envie sans avoir immédiatement besoin de réagir.
Qui suis-je lorsque je ne me définis plus par mon poids, mon alimentation ou ma capacité à me contrôler ?
L’ACT apporte également quelque chose de particulièrement riche dans l’accompagnement des personnes dont l’identité s’est progressivement organisée autour du poids et de l’alimentation, car certaines personnes ne passent pas seulement beaucoup de temps à penser à leur corps : elles ont fini par se définir à travers lui, à travers leur capacité à « bien manger », à contrôler leur poids ou, au contraire, à travers ce qu’elles considèrent comme leurs échecs alimentaires.
« Je suis quelqu’un qui manque de volonté », « je suis incapable de me contrôler », « j’ai toujours été la grosse de la famille », « je suis quelqu’un qui fait attention » sont autant de formulations qui ne décrivent plus seulement un comportement, mais commencent à raconter qui la personne pense être.
Le travail peut alors ouvrir une réflexion beaucoup plus large autour de l’identité : qui suis-je en dehors de mon poids, de mon corps et de mon alimentation ? Qu’est-ce qui compte réellement pour moi ? Quelle personne ai-je envie d’être dans mes relations, mon travail, ma famille, mes engagements ou ma manière de prendre soin de moi ? Qu’est-ce qui me nourrit au sens beaucoup plus large du terme ?
Il ne s’agit évidemment pas de découvrir un hypothétique « vrai soi » caché quelque part sous les compulsions, mais de permettre à la personne de ne plus réduire son identité aux histoires que son esprit a progressivement construites autour de son corps, de son poids ou de ses comportements alimentaires.
Les valeurs : sortir d’une vie organisée autour de la nourriture et du corps
Le travail sur les valeurs constitue l’un des piliers de l’ACT et me paraît particulièrement pertinent dans l’alimentation émotionnelle, notamment lorsque la nourriture, le poids et l’apparence ont progressivement pris une place considérable dans la vie psychique. Certaines personnes consacrent énormément de temps à décider ce qu’elles vont manger, calculer ce qu’elles ont déjà mangé, anticiper les repas du week-end, essayer de perdre du poids, se comparer aux autres, vérifier leur corps ou culpabiliser après une prise alimentaire, au point qu’une partie considérable de leur énergie est mobilisée par la tentative de contrôler leur corps et leur alimentation.
Travailler les valeurs permet alors de déplacer progressivement le centre de gravité en se demandant : si je consacrais moins de temps et d’énergie à essayer de modifier mon corps ou de contrôler mon alimentation, vers quoi aurais-je envie de diriger cette énergie ? Qu’est-ce qui compte suffisamment pour moi pour que j’accepte parfois de ressentir de l’inconfort en avançant dans cette direction ? Est-ce la liberté, la créativité, la transmission, la famille, l’amitié, la curiosité, l’engagement, l’autonomie, l’aventure, le soin, l’apprentissage ou autre chose encore ?
Cette question devient particulièrement intéressante lorsqu’une personne attend depuis des années d’avoir maigri pour vivre certaines expériences, car le travail ne consiste plus nécessairement à faire disparaître l’insatisfaction corporelle avant de retourner à la piscine, de porter une robe, de prendre des photos ou de rencontrer quelqu’un, mais à se demander si la vie que je souhaite construire mérite parfois que j’avance avec cet inconfort plutôt que d’attendre qu’il ait complètement disparu.
Travailler sur l’image corporelle avec les outils TCC
L’image corporelle joue souvent un rôle majeur dans le maintien de la restriction et des compulsions, ce qui rend indispensable de connaître les outils TCC applicables à cette dimension, notamment autour du body checking, des comparaisons corporelles, des comportements d’évitement, des pensées liées au poids et des croyances autour de l’apparence.
Une personne peut passer plusieurs fois par jour devant le miroir pour vérifier son ventre, se peser quotidiennement, toucher certaines parties de son corps, essayer régulièrement les mêmes vêtements pour vérifier s’ils serrent davantage ou scanner les corps des autres dès qu’elle entre dans une pièce ; ces comportements cherchent généralement à réduire l’incertitude et l’anxiété, mais plus la personne vérifie, plus son attention reste centrée sur son corps et plus l’insatisfaction peut augmenter.
Le travail peut alors associer différentes dimensions des TCC : observer les pensées qui déclenchent le contrôle, défusionner de certaines d’entre elles, diminuer progressivement les comportements de vérification, utiliser l’exposition lorsque des évitements entretiennent la peur et travailler parallèlement les valeurs afin que la vie puisse progressivement reprendre davantage de place que la surveillance du corps.
TCC et alimentation émotionnelle : l’outil n’est jamais plus important que la conceptualisation
C’est probablement le point le plus important pour les professionnel·les : une grille SECCA, une flèche descendante, une restructuration cognitive, une pratique de défusion, une exposition ou une expérimentation comportementale ne sont pas « bonnes » en elles-mêmes, mais deviennent pertinentes lorsqu’elles répondent à une hypothèse de travail et à ce qui maintient réellement la difficulté chez cette personne.
Si une personne mange le soir parce qu’elle se restreint depuis le matin, travailler immédiatement sur ses pensées sans sécuriser suffisamment son alimentation risque d’être insuffisant ; si une autre mange principalement lorsqu’elle se sent rejetée, travailler uniquement sur la composition des repas ne répondra pas non plus au problème ; si une troisième présente un trouble des conduites alimentaires nécessitant une prise en charge spécialisée, proposer quelques outils TCC sans orientation adaptée serait tout aussi insuffisant.
Le rôle du professionnel n’est donc pas de posséder la plus grande boîte à outils possible, mais de savoir quand utiliser quel outil, pourquoi, dans quel ordre et avec quelles limites, en conservant une compréhension suffisamment globale de la personne pour ne pas transformer une approche thérapeutique en succession mécanique d’exercices.
C’est précisément cette articulation que je travaille dans ma formation professionnelle en alimentation émotionnelle, dans laquelle les TCC occupent une place importante mais sont intégrées à une compréhension plus large de la restriction cognitive, des émotions, des croyances, de l’image corporelle, de la psychonutrition et de la posture professionnelle, avec également les apports des approches de troisième vague qui permettent de travailler autrement la relation aux pensées et aux émotions, les besoins, les valeurs et la flexibilité psychologique.
Quels outils TCC privilégier lorsqu’on débute ?
Pour un professionnel qui commence à intégrer les TCC dans son accompagnement de l’alimentation émotionnelle, je ne chercherais pas à apprendre immédiatement vingt techniques différentes, mais plutôt à maîtriser progressivement quelques fondamentaux : savoir réaliser une analyse fonctionnelle, repérer les pensées automatiques et les principales distorsions cognitives, comprendre quand il est pertinent de restructurer une pensée et quand il est plus intéressant d’apprendre à prendre de la distance avec elle, identifier certaines croyances grâce à la flèche descendante, construire une expérimentation comportementale, utiliser progressivement l’exposition lorsqu’un évitement entretient la difficulté et commencer à intégrer les principes de l’ACT autour de l’acceptation, de la défusion, des valeurs et de l’action engagée.
À cela s’ajoute une compétence moins visible mais essentielle : apprendre à ne pas intervenir trop vite, parce qu’une bonne question posée au bon moment peut parfois être beaucoup plus utile qu’un exercice sophistiqué. Pourquoi ce comportement arrive-t-il maintenant ? Qu’est-ce qui s’est passé juste avant ? Qu’avez-vous pensé ? Qu’avez-vous ressenti ? De quoi aviez-vous besoin ? Qu’est-ce que manger vous a permis à ce moment-là ? Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? Et lorsque cette pensée ou cette émotion apparaît, êtes-vous obligé·e de lui obéir ou existe-t-il progressivement un autre choix possible ?
À partir de ces questions, une grande partie du fonctionnement commence souvent à apparaître.
L’objectif des TCC n’est pas de fabriquer une alimentation, des pensées ou des émotions parfaites
Réduire les TCC à une méthode consistant à identifier une pensée négative pour la remplacer par une pensée positive serait passer à côté d’une grande partie de leur richesse, et plus encore des évolutions apportées par les TCC de troisième vague. Dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle, nous pouvons effectivement restructurer certaines pensées lorsqu’il est utile d’en questionner le contenu, mais nous pouvons également apprendre à défusionner d’autres pensées sans chercher à les faire disparaître, développer une plus grande capacité à accueillir certaines expériences émotionnelles, explorer les besoins, interroger les histoires auxquelles la personne s’est identifiée et l’aider à retrouver ce qui compte réellement pour elle afin que ses comportements soient progressivement davantage guidés par ses valeurs que par la peur, l’évitement ou le contrôle.
L’objectif n’est donc pas que la personne ne mange plus jamais sous le coup d’une émotion, qu’elle ne pense plus jamais à son poids, qu’elle réussisse à contrôler toutes ses pensées automatiques ou qu’elle applique parfaitement tous les outils appris en séance, parce que nous risquerions finalement de reproduire sous une autre forme le fonctionnement de contrôle qui participe parfois déjà à sa souffrance.
Il s’agit davantage de développer ce que l’ACT appelle la flexibilité psychologique, c’est-à-dire la capacité à observer ce qui se passe en soi, à faire une place à certaines expériences inconfortables lorsqu’elles ne peuvent pas ou n’ont pas besoin d’être immédiatement modifiées, à prendre de la distance avec certaines pensées et à continuer malgré tout à avancer dans une direction choisie, davantage en lien avec ses besoins, ses valeurs et la personne que l’on souhaite être.
C’est là, à mon sens, que les TCC sont particulièrement riches dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle, parce qu’elles offrent à la fois une structure rigoureuse pour comprendre les mécanismes qui maintiennent la souffrance et une grande souplesse dans la manière d’intervenir : parfois nous questionnerons une pensée, parfois nous apprendrons simplement à la regarder passer ; parfois nous chercherons à modifier une situation, parfois nous travaillerons à mieux tolérer ce qui ne peut pas être changé ; parfois nous agirons directement sur le comportement alimentaire et parfois nous découvrirons que l’enjeu se trouve beaucoup plus loin de l’assiette, dans une vie où les besoins, les limites, les relations ou les valeurs ont progressivement perdu leur place.
Et c’est probablement l’une des idées les plus importantes à transmettre aux professionnel·les : retrouver de la liberté face à l’alimentation ne signifie pas ne plus avoir de pensées alimentaires, ne plus ressentir d’émotions difficiles ou ne plus jamais manger pour se réconforter ; cela signifie que ces pensées, ces émotions et ces comportements cessent progressivement de décider à notre place de la manière dont nous voulons vivre.