Nous parlons beaucoup de ce que nous mangeons, parfois de la manière dont nous mangeons, beaucoup moins de tout ce que notre alimentation raconte de notre histoire, de notre rapport au corps et de ce que nous avons appris, souvent très tôt, sur ce qu’un corps devrait être. Pourtant, lorsque l’on accompagne des personnes qui souffrent d’alimentation émotionnelle, de compulsions, de restriction cognitive ou simplement d’une relation devenue très conflictuelle avec la nourriture, il est difficile de considérer le comportement alimentaire indépendamment du contexte dans lequel il s’est construit.

Une remarque entendue dans l’enfance, une comparaison avec une sœur ou un frère, un premier régime commencé à l’adolescence, la peur de grossir, l’expérience d’un corps qui ne ressemble pas à ceux que l’on valorise, les changements liés à une grossesse, à la ménopause ou simplement au temps qui passe peuvent progressivement modifier la manière dont une personne habite son corps et, avec elle, sa manière de manger.

C’est notamment ce que j’ai eu envie d’explorer avec Laurence Haurat, psychologue et diététicienne, que j’ai reçue dans mon podcast Encas de Tracas. Depuis plus de vingt ans, elle accompagne principalement des femmes dans leur rapport au corps, au poids et à l’alimentation, avec cette conviction que ces trois dimensions ne peuvent pas être comprises indépendamment de l’histoire individuelle, mais également de l’environnement familial, social et culturel dans lequel chacune évolue.

Notre échange m’a surtout donné envie de revenir sur une question qui traverse profondément mon propre travail : comment faisons-nous la différence entre ce que nous voulons réellement pour notre corps et tout ce que nous avons appris à vouloir ? Et que se passe-t-il dans notre alimentation lorsque nous passons une partie de notre vie à essayer de contrôler un corps qui, par définition, ne cessera jamais de changer ?

Notre rapport au corps commence à se construire bien avant notre premier régime

Nous ne nous réveillons pas un matin à 35 ou 40 ans en décidant spontanément que notre ventre est trop gros, que certains aliments sont dangereux ou que quelques kilos supplémentaires diminuent notre valeur. Notre représentation du corps se construit progressivement, au contact de notre famille, de nos pairs, des médias, de la médecine, de la culture des régimes et, plus largement, d’une société qui ne porte pas le même regard sur tous les corps.

Cela commence parfois par des choses qui semblent insignifiantes aux adultes qui les prononcent. Un enfant qui « mange bien », une petite fille décrite comme « costaude », une sœur présentée comme plus mince, un commentaire sur un ventre, des cuisses ou des fesses, une plaisanterie répétée pendant les repas. Laurence Haurat raconte ainsi avoir longtemps gardé en mémoire cette phrase entendue lorsqu’elle était enfant, « il vaut mieux l’avoir en photo qu’en pension », manière humoristique de souligner qu’elle mangeait beaucoup, mais aussi la comparaison implicite avec une sœur dont la morphologie était très différente de la sienne.

Toutes les remarques sur le corps ne créent évidemment pas une souffrance alimentaire et il serait beaucoup trop simpliste d’établir une relation causale entre une phrase entendue dans l’enfance et un trouble apparaissant plusieurs années plus tard. En revanche, ces expériences participent à la construction de nos représentations et peuvent devenir certaines des briques avec lesquelles nous élaborons progressivement notre rapport à nous-mêmes.

L’enfant apprend aussi en observant. Il voit comment les adultes parlent de leur propre corps, entend sa mère dire qu’elle doit perdre trois kilos avant l’été, observe les aliments que l’on s’autorise et ceux que l’on culpabilise de manger, comprend que certaines silhouettes suscitent des compliments tandis que d’autres font l’objet de commentaires, et découvre ainsi progressivement qu’il existe une hiérarchie implicite des corps.

C’est aussi pour cette raison que l’image corporelle ne peut pas être réduite à une question d’esthétique. Elle touche à l’identité, au sentiment d’appartenance, à l’estime de soi et parfois à la sensation beaucoup plus profonde d’avoir ou non un corps acceptable.

Le premier régime n’est pas toujours aussi anodin qu’il en a l’air

Dans notre échange, Laurence raconte avoir commencé son premier régime à 17 ans. Son médecin généraliste lui remet alors un régime à 1 000 calories qu’elle suit scrupuleusement, avant d’entrer progressivement dans ce qu’elle identifiera plus tard comme un cycle de régimes et d’effet yo-yo. Avec le recul de la professionnelle qu’elle est devenue, elle dit aujourd’hui à la jeune femme qu’elle était qu’elle aurait aimé lui éviter cette entrée dans les régimes, parce qu’elle allait progressivement l’amener vers davantage d’insatisfaction et de conflit avec l’alimentation.

Ce témoignage illustre un mécanisme que je retrouve très souvent dans l’accompagnement de la souffrance alimentaire : nous cherchons parfois à résoudre une insatisfaction corporelle en intervenant sur l’alimentation et finissons par créer une difficulté supplémentaire avec l’alimentation elle-même.

Au départ, il peut simplement s’agir de perdre quelques kilos. La personne commence à surveiller ce qu’elle mange, retire certains aliments, essaie de diminuer les quantités et apprend progressivement à distinguer ce qu’elle considère comme une alimentation « correcte » de ce qu’elle devrait éviter. Si elle parvient à perdre du poids, le contrôle peut être renforcé par les compliments de l’entourage et la sensation d’avoir enfin trouvé une solution.

Puis la faim augmente, les pensées alimentaires prennent davantage de place, certains aliments deviennent particulièrement attirants et des épisodes de perte de contrôle peuvent apparaître.

La conclusion est alors rarement : « peut-être que la restriction à laquelle je soumets mon organisme participe au problème ». Elle ressemble beaucoup plus souvent à : « je manque de volonté ».

Et c’est ici qu’un cercle particulièrement difficile peut commencer : je contrôle mon alimentation parce que je n’aime pas mon corps, je perds le contrôle parce que cette restriction devient difficile à maintenir, je me sens coupable d’avoir mangé, cette culpabilité augmente mon insatisfaction corporelle et je décide donc… de reprendre le contrôle.

Autrement dit, la stratégie censée résoudre le problème peut progressivement participer à son maintien.

Restriction cognitive et alimentation émotionnelle peuvent se renforcer mutuellement

Il me semble important d’insister sur ce point parce que l’alimentation émotionnelle est encore très souvent présentée comme une difficulté indépendante de la restriction : d’un côté, il y aurait les personnes qui mangent leurs émotions et, de l’autre, celles qui contrôlent trop leur alimentation.

Dans la réalité clinique, les deux sont souvent beaucoup plus imbriqués.

Une personne peut manger pour apaiser son anxiété, sa solitude, sa colère ou son épuisement et, parce qu’elle culpabilise ensuite de l’avoir fait, décider de restreindre son alimentation le lendemain. Cette restriction augmente la faim, la préoccupation alimentaire et parfois la frustration, ce qui la rend davantage vulnérable à une nouvelle prise alimentaire lorsque l’émotion suivante apparaît.

L’alimentation émotionnelle n’est alors plus seulement une réponse à l’émotion initiale : elle s’inscrit dans un système où interviennent simultanément la restriction, les croyances sur les aliments, l’insatisfaction corporelle, la peur de prendre du poids et le jugement que la personne porte sur elle-même après avoir mangé.

C’est précisément pour cela que demander uniquement « quelle émotion vous a fait manger ? » ne suffit pas toujours. Il faut également regarder ce qui s’est passé dans les heures et parfois les jours précédents, la manière dont la personne s’est nourrie, les règles qu’elle essaie de respecter, les aliments qu’elle s’interdit, les pensées qu’elle entretient autour de son corps et la signification qu’elle donne à cette prise alimentaire.

Un comportement alimentaire n’existe jamais seul. Il appartient à un système.

Quand le corps devient un projet permanent à corriger

Une autre dimension me semble essentielle : nous vivons dans une société où le corps, particulièrement celui des femmes, est très facilement présenté comme un projet.

Il faudrait l’entretenir, le tonifier, l’affiner, le raffermir, corriger certaines zones, prévenir son vieillissement, retrouver son « corps d’avant » après une grossesse et lutter contre les transformations de la ménopause. Même les discours qui prétendent parfois s’éloigner des régimes peuvent conserver cette même logique sous des appellations plus acceptables : on ne ferait plus un régime, on ferait un « rééquilibrage », on ne chercherait plus à maigrir mais à « se reprendre en main », on ne contrôlerait plus son alimentation mais on chercherait simplement à manger « sainement ».

Or le changement de vocabulaire ne modifie pas nécessairement le fonctionnement psychologique sous-jacent.

Si ma valeur, ma sécurité ou mon sentiment d’acceptabilité dépendent du maintien d’un certain corps, chaque modification corporelle risque de devenir menaçante.

C’est particulièrement visible lors des grandes transitions de vie. Le corps de 45, 50 ou 60 ans n’est pas celui de 20 ans, pas plus que le corps après une grossesse n’est exactement celui qui la précédait, et pourtant de nombreuses femmes continuent d’évaluer leur corps actuel à partir d’une photographie mentale de ce qu’il était autrefois.

Laurence Haurat formule dans notre échange une idée que je trouve particulièrement importante : le changement corporel est aussi la preuve que nous sommes vivant·es. Le problème n’est donc pas que notre corps change, puisque c’est précisément ce qu’il fera toute notre vie, mais que nous ayons appris à interpréter une partie de ces changements comme des dégradations auxquelles nous devrions résister.

« Retrouver son corps d’avant » : une injonction qui mérite d’être interrogée

L’expression paraît presque naturelle tant nous l’avons entendue, notamment après une grossesse ou à la ménopause : retrouver son corps d’avant.

Mais quel corps d’avant ?

Celui de 20 ans ? Celui d’avant les enfants ? Celui d’avant la ménopause ? Celui d’avant une maladie, une période difficile, un changement hormonal ou simplement dix années de vie supplémentaires ?

Nous sommes pourtant capables d’accepter sans difficulté que le visage d’un enfant se transforme, que son corps change à la puberté, que ses proportions évoluent et qu’il ne retrouvera jamais son corps de huit ans. Chez l’adulte, et particulièrement chez la femme, le changement semble au contraire devoir être contenu aussi longtemps que possible.

Cette impossibilité d’accepter le mouvement naturel du corps peut générer une charge mentale considérable. Surveiller son alimentation, son poids, ses vêtements, son reflet, les photographies, les changements de silhouette, les signes du vieillissement demande du temps et mobilise une quantité importante d’énergie psychique.

Et surtout, cette surveillance n’est pas sans conséquence sur l’alimentation.

Lorsque chaque variation corporelle devient une menace, la nourriture peut progressivement devenir le principal outil utilisé pour tenter de reprendre le contrôle. Elle est surveillée, anticipée, calculée et parfois redoutée, tandis que les prises alimentaires qui échappent à ce contrôle prennent une signification disproportionnée.

Le gâteau n’est plus seulement un gâteau : il devient potentiellement la preuve que « je me laisse aller ».

« C’est ce que je veux » : mais d’où vient ce désir ?

Cette question est probablement l’une des plus complexes lorsque l’on travaille sur l’image corporelle.

Une personne peut sincèrement dire : « personne ne m’oblige à maigrir, c’est moi qui le veux ».

Et c’est vrai.

Il ne s’agit pas de nier son désir ou de lui expliquer qu’elle serait incapable de savoir ce qu’elle veut pour elle-même. En revanche, nous pouvons l’aider à interroger le contexte dans lequel ce désir s’est construit.

Laurence évoque très justement dans notre échange la difficulté à distinguer un choix véritablement libre de l’écho de toutes les injonctions reçues depuis l’enfance, tant certaines normes ont été profondément intériorisées.

Nous pouvons avoir intégré si profondément l’idée qu’un corps mince est préférable qu’elle ne ressemble plus à une norme sociale mais à une préférence individuelle parfaitement spontanée.

C’est précisément le fonctionnement de la grossophobie intériorisée et, plus largement, des normes corporelles : elles ne nécessitent plus nécessairement qu’une personne extérieure nous dise que nous devons maigrir, puisque nous avons appris à nous surveiller nous-mêmes.

Faire ce tri demande du temps.

Pourquoi est-ce important pour moi de perdre du poids ? Qu’est-ce que j’imagine que cela changerait dans ma vie ? Qu’est-ce qui deviendrait possible ? De quoi ai-je peur si mon corps grossit ? Comment est-ce que je regarde les corps qui ressemblent à celui que je redoute d’avoir ? Qu’est-ce que cela raconte de mes propres représentations ?

Ces questions ne cherchent pas à produire une réponse correcte. Elles permettent simplement de rendre visibles certaines croyances tellement intégrées qu’elles avaient cessé d’être interrogées.

Vouloir protéger ses enfants peut parfois transmettre exactement ce dont on voulait les protéger

C’est probablement l’un des aspects les plus délicats de cette transmission.

De nombreux parents qui ont souffert de leur poids ou de leur alimentation veulent sincèrement éviter cette souffrance à leurs enfants. Ils connaissent la violence des remarques, la honte, les régimes et parfois les années de conflit avec leur corps, et pensent donc qu’en intervenant suffisamment tôt ils pourront empêcher leur enfant de vivre la même chose.

Le problème est que la peur peut conduire à reproduire précisément certains des mécanismes que l’on souhaitait éviter.

Surveiller davantage l’alimentation d’un enfant parce que son corps inquiète, différencier son goûter de celui des autres, limiter certains aliments spécifiquement pour lui ou lui faire comprendre, même avec beaucoup de douceur, que son corps devrait évoluer dans une autre direction peut très rapidement lui transmettre une information beaucoup plus large : il y a quelque chose qui ne va pas dans mon corps et je dois apprendre à le contrôler.

Laurence décrit précisément ce paradoxe lorsqu’elle évoque ces mères qui disent ne surtout pas vouloir que leur fille connaisse le même parcours qu’elles et qui, par peur, peuvent pourtant remettre en place restriction et stigmatisation.

L’enjeu n’est évidemment pas de culpabiliser les parents. Nous transmettons tous et toutes des choses que nous avons nous-mêmes apprises et il est impossible d’élever un enfant en étant totalement extérieur aux normes de la société dans laquelle nous vivons.

En revanche, nous pouvons commencer à rendre ces transmissions plus conscientes.

L’alimentation est aussi un langage affectif

Il serait tout aussi réducteur de parler uniquement des aspects conflictuels de cette transmission familiale, car l’alimentation transmet aussi énormément de choses merveilleuses.

À la fin de notre échange, Laurence raconte quelque chose qui m’a particulièrement touchée : sa grand-mère maternelle, une femme plutôt taiseuse, ne savait pas nécessairement dire « je t’aime » avec des mots, mais elle savait le dire en donnant à manger. Sa mère a elle aussi transmis son affection à travers les plats préparés, les aliments qu’elle savait appréciés et toute cette attention contenue dans le fait de nourrir quelqu’un.

Cela rappelle quelque chose d’essentiel lorsque nous parlons d’alimentation émotionnelle : la nourriture n’a jamais été uniquement un assemblage de nutriments.

Elle est mémoire, attachement, appartenance, transmission, culture, plaisir, consolation, rituel et parfois langage affectif.

Vouloir construire une relation apaisée avec la nourriture ne signifie donc certainement pas essayer de la débarrasser de toute fonction émotionnelle. Cela reviendrait à nier une partie de ce qu’elle représente dans nos vies.

La question est davantage de savoir si nous disposons de suffisamment de liberté pour que la nourriture puisse être tout cela sans devoir porter à elle seule tout ce que nous ne savons pas exprimer autrement.

Quand les violences et les expériences de vie s’inscrivent dans le rapport au corps et à l’alimentation

Il existe enfin des histoires dans lesquelles la souffrance alimentaire ne peut pas être comprise uniquement à travers les normes corporelles ou la restriction.

Certaines personnes ont vécu des violences physiques, psychologiques ou sexuelles, des négligences, des humiliations répétées ou des expériences relationnelles qui ont profondément altéré leur sentiment de sécurité et leur rapport à elles-mêmes. Notre échange avec Laurence aborde cette réalité à partir de plusieurs situations rencontrées dans sa pratique et de la fréquence avec laquelle les histoires de violence semblent apparaître chez des personnes présentant une relation très troublée à elles-mêmes et à l’alimentation.

Il faut être particulièrement prudent ici et ne pas établir de causalité simpliste : toutes les personnes ayant vécu un traumatisme ne développeront pas un trouble alimentaire et toute souffrance alimentaire ne cache pas nécessairement un traumatisme.

Mais nous savons que notre histoire participe à la construction de notre estime de soi, de notre image corporelle, de notre manière de réguler nos émotions et de notre capacité à nous sentir en sécurité dans notre propre corps.

Chez certaines personnes, manger peut ainsi remplir une fonction beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît : s’apaiser, se protéger, se couper momentanément d’une expérience émotionnelle, remplir une sensation de vide ou répondre à une détresse difficile à mentaliser.

Encore une fois, le comportement alimentaire visible n’est parfois que la partie émergée d’une histoire beaucoup plus vaste.

Accompagner la relation à l’alimentation demande de ne pas projeter sa propre histoire

Cette complexité a une conséquence majeure pour les professionnel·les qui accompagnent l’alimentation émotionnelle, les TCA ou l’image corporelle : notre propre rapport à l’alimentation et au corps ne peut pas devenir le modèle à partir duquel nous évaluons celui de la personne qui nous consulte.

Avoir soi-même traversé une difficulté peut nourrir une sensibilité particulière et parfois participer au choix d’un métier, mais l’expérience personnelle ne constitue jamais une méthode thérapeutique.

Laurence insiste très justement sur cette distinction lorsqu’elle explique qu’un·e professionnel·le doit parvenir à s’affranchir suffisamment de son histoire pour se mettre réellement au service de celle de la personne qu’il accompagne, plutôt que de reproduire le raisonnement : « cela a fonctionné pour moi, donc cela fonctionnera pour vous ».

C’est un sujet auquel j’accorde moi aussi énormément d’importance dans la formation professionnelle en alimentation émotionnelle que je propose, parce que connaître des outils ne suffit pas pour accompagner correctement : il faut également apprendre à observer d’où l’on accompagne, quelles sont nos propres croyances sur le poids, la santé, l’alimentation et le corps, et à quel moment celles-ci risquent de s’inviter dans la relation thérapeutique.

Conseiller un régime parce que nous avons peur du poids, considérer certains aliments comme problématiques parce que nous avons nous-mêmes appris à les éviter ou encourager une personne à poursuivre une perte de poids parce que nous associons inconsciemment minceur et santé peut renforcer exactement les mécanismes dont elle essaie de sortir.

La posture professionnelle commence donc aussi par une capacité à interroger ses propres évidences.

Faire la paix avec son alimentation implique parfois de faire le deuil du corps que l’on pensait devoir avoir

Nous parlons souvent d’acceptation corporelle comme s’il suffisait de changer son regard et d’apprendre progressivement à aimer son reflet. La réalité me semble beaucoup moins linéaire et, surtout, beaucoup plus humaine.

Accepter son corps peut nécessiter de traverser de véritables deuils : le deuil du corps que l’on avait à vingt ans, celui que l’on imaginait retrouver après une grossesse, celui que l’on pensait obtenir en trouvant enfin « la bonne alimentation », ou simplement celui que nous pensions devoir avoir pour être suffisamment désirable, légitime ou acceptable.

Ces deuils peuvent comporter de la tristesse, de la colère, de l’injustice et parfois une résistance extrêmement forte, et il n’est pas nécessaire d’aimer immédiatement ce qui change pour commencer à sortir du conflit.

L’objectif peut être beaucoup plus modeste : regarder son corps de manière un peu plus factuelle, lui permettre de changer sans interpréter chaque transformation comme un échec et, progressivement, lui rendre une place qui ne monopolise plus une partie immense de notre espace mental.

Parce que lorsqu’une personne passe moins de temps à essayer de contrôler son corps, elle peut aussi commencer à se demander ce qu’elle souhaite faire de toute l’énergie ainsi libérée.

Et lorsque la nourriture cesse d’être l’outil principal utilisé pour fabriquer, corriger ou maintenir ce corps, elle peut progressivement retrouver toutes ses autres fonctions : nourrir, faire plaisir, rassembler, transmettre, célébrer, parfois réconforter aussi.

Une alimentation apaisée n’est pas une alimentation débarrassée des émotions, pas plus qu’un rapport apaisé au corps n’exige de s’aimer chaque matin devant son miroir. Il s’agit davantage de construire suffisamment de souplesse pour que ni la nourriture ni le corps ne deviennent le terrain sur lequel se rejouent continuellement notre valeur, notre capacité à nous contrôler et notre droit à prendre notre place.

Et c’est peut-être là que se trouve l’un des enjeux les plus importants lorsque l’on travaille sur l’alimentation émotionnelle : cesser progressivement de demander à notre corps de devenir acceptable pour commencer à interroger tout ce qui nous a appris qu’il ne l’était pas déjà.

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