Formation en alimentation émotionnelle : apprendre à accompagner au-delà de l’assiette

L’alimentation émotionnelle est devenue un terme presque familier. On le retrouve dans les magazines, sur les réseaux sociaux, dans les cabinets de diététique, de psychologie ou de naturopathie, avec cette idée apparemment assez simple que certaines personnes mangeraient lorsqu’elles sont stressées, tristes, fatiguées ou en colère. Pourtant, dès que l’on commence à accompagner réellement des personnes qui souffrent de leur relation à la nourriture, cette définition montre rapidement ses limites, parce que ce que nous appelons alimentation émotionnelle recouvre en réalité des fonctionnements extrêmement différents, dans lesquels peuvent s’entremêler restriction cognitive, compulsions alimentaires, pensées automatiques, difficultés de régulation émotionnelle, insatisfaction corporelle, faible estime de soi, perfectionnisme, histoire des régimes, anxiété, événements de vie, traumatismes ou encore troubles des conduites alimentaires.

C’est précisément ce constat qui m’a conduite à créer une formation professionnelle en alimentation émotionnelle : je rencontrais de plus en plus de professionnel·les qui percevaient très bien la souffrance de leurs patient·es ou client·es, mais qui se sentaient démuni·es dès lors qu’il fallait aller au-delà d’un conseil nutritionnel, d’une écoute empathique ou de quelques outils de gestion des émotions.

Parce qu’entre comprendre qu’une personne « mange ses émotions » et savoir réellement l’accompagner, il existe tout un espace clinique et thérapeutique qu’il est indispensable d’apprendre à explorer.

Accompagner l’alimentation émotionnelle ne consiste pas à empêcher quelqu’un de manger lorsqu’il ressent une émotion

C’est probablement l’un des premiers malentendus à déconstruire.

Manger pour se réconforter n’est pas nécessairement problématique. La nourriture possède une dimension sociale, culturelle, sensorielle et émotionnelle qui fait pleinement partie de notre rapport à elle : nous mangeons pour célébrer, partager, nous faire plaisir, retrouver un souvenir, mais également parfois parce qu’une journée a été difficile et qu’un aliment nous apporte quelques minutes de douceur.

L’objectif d’un accompagnement ne peut donc pas être de fabriquer des personnes qui mangeraient uniquement en réponse à une faim physiologique parfaitement identifiée, comme si toute autre raison de manger devait être considérée comme dysfonctionnelle.

La question est plutôt celle de la fonction du comportement et de la souffrance qu’il génère.

Une personne peut manger régulièrement du chocolat lorsqu’elle est fatiguée et parfaitement bien vivre cette situation, tandis qu’une autre peut consommer quelques morceaux, avoir immédiatement la sensation d’avoir perdu le contrôle, passer plusieurs heures à culpabiliser, se promettre de ne plus manger le lendemain et voir progressivement son estime d’elle-même s’effondrer autour de ce qu’elle considère comme un échec.

Les comportements visibles peuvent sembler proches alors que le fonctionnement psychologique qui les sous-tend est complètement différent.

C’est pour cette raison qu’apprendre à accompagner l’alimentation émotionnelle implique avant tout de savoir observer, contextualiser et conceptualiser, plutôt que d’appliquer une réponse identique à toutes les personnes qui disent « je mange quand je suis stressée ».

Derrière une demande alimentaire se cache parfois une souffrance beaucoup plus vaste

Une personne ne consulte pas toujours en disant : « je souffre de restriction cognitive » ou « j’utilise la nourriture comme stratégie de régulation émotionnelle ».

Elle dira plus volontiers qu’elle grignote le soir, qu’elle a des envies de sucre, qu’elle voudrait perdre du poids, qu’elle mange trop lorsqu’elle rentre chez elle, qu’elle n’arrive pas à être régulière dans son alimentation ou qu’elle sait très bien ce qu’elle devrait faire mais qu’elle n’arrive jamais à le tenir.

Et c’est précisément à cet endroit que la formation du ou de la professionnel·le devient déterminante.

Parce que derrière une même demande peuvent exister des situations radicalement différentes : une restriction importante au cours de la journée qui conduit à une faim physiologique majeure le soir, une anxiété que la nourriture permet momentanément d’apaiser, une pensée automatique du type « foutu pour foutu » qui transforme quelques biscuits en perte de contrôle, un rapport extrêmement rigide aux aliments, un sentiment de solitude qui apparaît au retour du travail ou encore un trouble alimentaire qui nécessitera une prise en charge spécifique et parfois pluridisciplinaire.

Donner le même conseil à toutes ces personnes n’aurait évidemment aucun sens.

Pourtant, lorsque nous ne disposons pas d’une grille de lecture suffisamment large, nous pouvons facilement nous focaliser sur la partie la plus visible du problème : la nourriture.

Pourquoi les conseils nutritionnels ne suffisent pas toujours

Beaucoup de personnes qui souffrent de leur alimentation savent déjà très bien comment elles « devraient » manger.

Certaines connaissent même les recommandations nutritionnelles avec une précision impressionnante, savent quelles quantités de protéines elles pensent devoir consommer, connaissent la composition des aliments, lisent attentivement les étiquettes et pourraient presque donner elles-mêmes un cours de nutrition.

Le problème n’est donc pas nécessairement un manque d’informations.

Parfois, c’est même l’inverse : elles en savent tellement sur ce qu’elles devraient faire que l’alimentation est devenue un espace de surveillance permanente.

Une nouvelle recommandation alimentaire peut alors être intégrée comme une règle supplémentaire : il faut manger davantage de protéines, moins de sucre, davantage de fibres, ne pas manger après telle heure, éviter tel aliment, privilégier tel autre. Pris individuellement, certains conseils peuvent parfaitement être cohérents d’un point de vue physiologique ; proposés à une personne dont la relation à l’alimentation est déjà rigide, ils peuvent pourtant renforcer la restriction cognitive, la culpabilité et la peur de mal faire.

C’est une dimension qui me semble particulièrement importante pour les professionnel·les de la nutrition, de la naturopathie et plus largement de la santé et du bien-être, parce que ce qui semble souhaitable pour le corps sur le papier n’est pas toujours souhaitable pour la relation à l’alimentation.

Accompagner implique donc d’apprendre à évaluer non seulement le contenu du conseil que l’on souhaite donner, mais aussi la manière dont la personne risque de l’intégrer.

Comprendre ce qui maintient le comportement alimentaire

L’un des apports majeurs des thérapies cognitives et comportementales consiste justement à ne pas considérer un comportement indépendamment du système dans lequel il apparaît.

Prenons une situation simple : une personne rentre du travail après une journée particulièrement difficile et mange une quantité importante de nourriture sans avoir vraiment l’impression de pouvoir s’arrêter.

Si nous nous contentons d’observer la prise alimentaire, nous pourrions penser qu’il faudrait lui apprendre à mieux gérer ses portions ou à utiliser une autre activité lorsqu’elle ressent une pulsion.

Mais si nous reconstruisons la situation, nous pouvons découvrir qu’elle a très peu mangé depuis le matin, qu’elle s’est disputée avec son responsable, qu’elle a pensé pendant plusieurs heures « je suis incapable de faire quoi que ce soit correctement », qu’elle ressent une honte et une fatigue importantes et que la nourriture est devenue, au fil des années, sa manière la plus rapide d’obtenir un soulagement.

Le comportement alimentaire devient alors beaucoup plus compréhensible.

Et surtout, les leviers thérapeutiques changent.

Nous pouvons travailler sur la restriction, les pensées automatiques, la manière dont la personne interprète certaines situations, la régulation émotionnelle, la fatigue, la capacité à reconnaître ses besoins ou encore les croyances profondes qui se réactivent lorsqu’elle se sent mise en échec.

C’est précisément ce que signifie, pour moi, accompagner l’alimentation émotionnelle en profondeur : ne pas chercher une technique magique permettant d’arrêter les compulsions, mais apprendre à repérer les différents facteurs qui les déclenchent et les maintiennent.

Émotions, pensées et comportements alimentaires sont intimement liés

Nous avons parfois tendance à utiliser le mot « émotionnel » comme si l’émotion expliquait tout.

Pourtant, deux personnes confrontées à exactement la même situation peuvent ressentir des émotions très différentes parce qu’elles ne l’interprètent pas de la même manière.

Une erreur professionnelle peut faire émerger chez l’une la pensée « ce n’est pas agréable, mais je vais corriger », tandis que chez une autre apparaîtra immédiatement « je suis nulle, je fais toujours tout de travers et les autres vont finir par voir que je ne suis pas à la hauteur ».

Dans le second cas, la honte, l’anxiété ou le découragement seront probablement beaucoup plus importants et, si la nourriture constitue déjà une stratégie de régulation, la probabilité d’une prise alimentaire émotionnelle peut elle aussi augmenter.

Accompagner nécessite donc de savoir travailler avec les pensées automatiques, les croyances, les distorsions cognitives, les idéaux exigeants, l’estime de soi, mais également avec les émotions et les sensations corporelles qui les accompagnent.

C’est aussi ce qui explique pourquoi j’ai construit ma formation autour d’un écosystème beaucoup plus large que la seule question « émotion → nourriture ».

Image corporelle, poids et alimentation émotionnelle sont souvent indissociables

Il est également difficile d’accompagner durablement une souffrance alimentaire sans regarder ce qui se passe du côté de l’image corporelle.

Une personne peut vouloir réduire ses compulsions essentiellement parce qu’elle a peur de grossir ; cette peur peut renforcer son besoin de contrôler son alimentation ; le contrôle peut provoquer davantage de restriction et augmenter la préoccupation alimentaire ; la perte de contrôle qui suit peut alors amplifier son insatisfaction corporelle et la convaincre qu’elle doit reprendre encore davantage son alimentation en main.

Le cercle est alors parfaitement cohérent :

insatisfaction corporelle → contrôle alimentaire → restriction → perte de contrôle → culpabilité → nouvelle insatisfaction corporelle.

Dans ce fonctionnement, chercher simplement à arrêter la compulsion revient à intervenir sur une seule partie d’un système qui continuera à produire de la tension ailleurs.

C’est également la raison pour laquelle les professionnel·les qui accompagnent l’alimentation émotionnelle ont besoin de travailler leurs propres représentations du poids et du corps. Nous ne sommes jamais totalement neutres face aux normes sociales dans lesquelles nous avons grandi et nous pouvons, avec les meilleures intentions du monde, renforcer la peur de grossir ou la grossophobie intériorisée d’une personne si nous ne questionnons pas suffisamment nos propres croyances.

Une formation en alimentation émotionnelle doit aussi apprendre la posture professionnelle

Accumuler les outils ne suffit pas.

Nous pouvons connaître parfaitement une grille d’analyse fonctionnelle, maîtriser la restructuration cognitive, avoir suivi une formation en EFT ou savoir utiliser différents exercices de régulation émotionnelle et pourtant accompagner de manière peu ajustée si nous ne réfléchissons pas à la place depuis laquelle nous intervenons.

Vouloir absolument aider peut parfois conduire à aller trop vite.

Notre propre histoire peut nous pousser à chercher chez l’autre ce que nous avons vécu nous-mêmes.

Nos convictions nutritionnelles peuvent nous faire considérer certaines pratiques comme nécessairement souhaitables.

Notre peur de ne pas être suffisamment compétent·e peut nous pousser à surcharger la personne d’informations ou d’outils.

À l’inverse, certaines situations nécessitent de savoir reconnaître les limites de son champ d’intervention et d’orienter vers un·e psychologue, un·e psychiatre, un·e médecin ou un autre professionnel lorsque le tableau clinique le nécessite.

La posture d’accompagnement est donc un élément central du travail : savoir écouter sans projeter, conceptualiser sans enfermer dans une étiquette, proposer sans imposer, accompagner sans créer de dépendance et rester capable d’observer ce que la relation thérapeutique vient elle-même activer chez nous.

À qui s’adresse une formation professionnelle en alimentation émotionnelle ?

Cette question revient régulièrement parce que l’alimentation émotionnelle se situe à la rencontre de plusieurs disciplines.

Une diététicienne peut très bien se retrouver démunie lorsque les difficultés alimentaires d’une personne dépassent les recommandations nutritionnelles. Une naturopathe peut constater que certains conseils pourtant cohérents physiologiquement renforcent la culpabilité et le contrôle. Un coach ou une sophrologue peut entendre quotidiennement parler de compulsions, d’image corporelle ou de rapport au poids sans disposer d’une compréhension suffisamment approfondie des TCA et des mécanismes psychologiques impliqués. Un·e thérapeute peut, de son côté, être parfaitement à l’aise avec les émotions tout en ayant très peu appris sur la restriction cognitive, les croyances alimentaires ou le fonctionnement particulier de la souffrance autour du poids.

C’est précisément pour répondre à cette transversalité que j’ai construit ma formation professionnelle en alimentation émotionnelle, destinée aux professionnel·les de l’accompagnement qui souhaitent enrichir leur pratique mais également aux personnes qui envisagent une reconversion et souhaitent construire une activité sérieuse autour de ces problématiques.

L’objectif n’est pas de former des professionnel·les qui appliqueraient tous et toutes la même méthode, mais de transmettre suffisamment de connaissances, de grilles de lecture et d’outils pour que chacun·e puisse construire une manière d’accompagner cohérente avec son métier, ses compétences et son champ d’intervention.

Une formation ne devrait pas seulement transmettre des connaissances, mais apprendre à les utiliser

C’est une distinction qui me semble essentielle.

Lire vingt livres sur l’alimentation émotionnelle peut être passionnant et apporter énormément de connaissances, mais lorsque quelqu’un arrive en séance et raconte dix années de régimes, des compulsions trois soirs par semaine, une peur massive de prendre du poids, une anxiété importante et un contexte familial compliqué, la question n’est plus seulement de savoir ce qu’est une pensée automatique ou ce qu’est la restriction cognitive.

La question devient : par quoi est-ce que je commence ?

Qu’est-ce qui est prioritaire ?

Quels éléments dois-je explorer davantage ?

Quels comportements risquent de maintenir le problème ?

Quel outil est pertinent ici et lequel serait prématuré ?

Qu’est-ce qui relève de mon champ d’intervention ?

À quel moment dois-je orienter ?

Et comment faire tout cela sans donner à la personne la sensation qu’elle est un ensemble de problèmes à réparer ?

C’est précisément pour cette raison que j’ai choisi une pédagogie qui articule théorie, pratique, études de situations, expérimentation et échanges entre participant·es, parce que l’accompagnement ne s’apprend pas uniquement en accumulant des connaissances : il s’apprend aussi en développant progressivement un raisonnement clinique et une posture.

Se former lorsque l’on est soi-même concerné·e par l’alimentation émotionnelle

C’est probablement l’un des freins que j’entends le plus souvent : « je suis encore concerné·e par l’alimentation émotionnelle, est-ce que j’ai vraiment le droit d’accompagner d’autres personnes ? »

La réponse ne peut évidemment pas être un oui automatique, pas davantage qu’elle ne peut être un non.

Avoir soi-même traversé une relation difficile avec la nourriture peut apporter une sensibilité particulière, une compréhension de certains mécanismes et une capacité à entendre des expériences que l’on connaît de l’intérieur. Mais l’expérience personnelle ne constitue pas en elle-même une compétence professionnelle et elle devient problématique lorsque nous commençons à considérer que ce qui nous a aidé aidera nécessairement l’autre.

La vraie question est donc davantage celle-ci : suis-je suffisamment au clair avec mon propre fonctionnement pour laisser toute la place à celui de la personne que j’accompagne ?

Cela suppose de pouvoir repérer ses projections, continuer à travailler sur soi lorsque cela est nécessaire, analyser sa pratique et accepter que la personne qui nous consulte puisse avoir besoin de quelque chose de radicalement différent de ce qui a fonctionné pour nous.

Avoir été concerné·e n’est donc ni une qualification ni une disqualification.

C’est une donnée de notre histoire dont nous devons apprendre à tenir compte dans notre posture.

Pourquoi se former à l’alimentation émotionnelle aujourd’hui ?

Parce que la demande existe et qu’elle dépasse très largement les personnes qui répondent aux critères diagnostiques d’un trouble des conduites alimentaires.

Il existe tout un continuum de souffrance avec la nourriture : personnes qui pensent à leur alimentation une grande partie de la journée, alternent contrôle et perte de contrôle, ont passé vingt ans à essayer de maigrir, ne savent plus reconnaître leur faim, vivent certains aliments avec une culpabilité immense ou ont la sensation que leur poids conditionne leur possibilité d’être enfin bien dans leur vie.

Toutes n’ont pas besoin du même accompagnement, mais toutes méritent que leur souffrance soit prise au sérieux.

Et pour les professionnel·les, cela implique de pouvoir dépasser les raccourcis du type « écoutez vos sensations », « gérez mieux votre stress », « mangez plus équilibré » ou « autorisez-vous tous les aliments ».

Ces propositions peuvent avoir leur place, mais elles ne constituent pas une méthode d’accompagnement lorsqu’elles sont déconnectées de la compréhension du fonctionnement de la personne.

C’est finalement la philosophie qui traverse toute ma formation en alimentation émotionnelle : apprendre à regarder suffisamment large pour comprendre ce qui se joue, suffisamment précisément pour choisir les bons leviers et suffisamment humblement pour ne jamais oublier qu’il existe derrière chaque comportement alimentaire une personne singulière, avec son histoire, ses ressources, ses vulnérabilités et sa propre manière d’habiter le monde.

Parce que l’objectif n’est pas de fabriquer une nouvelle norme de « bonne relation à l’alimentation ».

Il est d’aider chaque personne à retrouver suffisamment de liberté pour que la nourriture cesse progressivement d’occuper tout l’espace, que le corps retrouve sa juste place et que l’énergie jusque-là mobilisée à se surveiller, se juger, se contrôler ou recommencer éternellement puisse enfin être investie ailleurs.

Dans une vie qui ne tourne plus constamment autour de ce que l’on a mangé, de ce que l’on aurait dû manger et du corps que l’on pense devoir avoir, il reste soudain beaucoup plus de place pour vivre.

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