Ces dernières années, les termes TDAH, TSA, HPI, hypersensibilité, neuroatypie ont envahi les réseaux sociaux, les conversations, les consultations, parfois jusqu’à donner l’impression que tout le monde serait devenu « atypique ». Derrière cette visibilité accrue, il y a à la fois une meilleure reconnaissance de certains troubles neurodéveloppementaux, une parole plus libre autour de fonctionnements longtemps invisibilisés, mais aussi un risque réel de simplification, d’auto-étiquetage et de confusion entre un trait de personnalité, une difficulté ponctuelle et un diagnostic posé dans un cadre clinique rigoureux. C’est précisément pour sortir de ces raccourcis que j’ai reçu dans Encas de Tracas François Vialatte, psychologue, chercheur et cofondateur de PiPsy, avec qui nous avons exploré ce que recouvrent réellement ces notions et, surtout, pourquoi certains profils semblent plus vulnérables à une relation compliquée avec la nourriture.
Ce qui m’intéresse ici n’est pas de fabriquer une nouvelle catégorie du type « alimentation émotionnelle des neuroatypiques », comme s’il existait un fonctionnement unique derrière toutes ces étiquettes, mais au contraire de regarder les dimensions transversales qui peuvent jouer dans la relation à l’alimentation : impulsivité, difficultés de régulation émotionnelle, hypersensibilités sensorielles, faible interoception, besoin de contrôle, rigidité, difficultés à percevoir la faim ou la satiété, mais aussi expériences répétées de décalage, de stigmatisation ou d’incompréhension. Toutes ces dimensions peuvent exister dans plusieurs troubles différents, parfois sans diagnostic, et ce sont elles qui me paraissent les plus intéressantes à comprendre lorsqu’on accompagne une personne en souffrance avec son alimentation.
Être atypique ne signifie pas être pathologique
Avant de parler d’alimentation, il me semble important de clarifier un point qui est souvent mal compris : être différent de la moyenne n’est pas la même chose qu’avoir un trouble. François Vialatte rappelle dans notre échange qu’il faut distinguer l’anormalité au sens statistique, c’est-à-dire le fait d’être en dehors de ce qui est le plus fréquent dans la population, de la pathologie, qui suppose une gêne fonctionnelle, une souffrance ou un retentissement réel sur la vie de la personne.
Cette distinction est fondamentale parce qu’elle évite de pathologiser toutes les singularités. Une personne peut être très sensible, très créative, extrêmement rapide dans certaines tâches, avoir un profil sensoriel particulier ou un besoin important de structure sans pour autant répondre aux critères d’un trouble neurodéveloppemental. À l’inverse, certaines personnes vivent pendant des années avec un TDAH ou un TSA non diagnostiqué, précisément parce que leurs difficultés ont été compensées, masquées ou interprétées autrement.
Le problème apparaît lorsque l’étiquette devient une réponse à tout. L’autodiagnostic peut parfois être une première étape pertinente, notamment lorsque l’accès au diagnostic est long ou compliqué, mais il peut aussi conduire à attribuer à un trouble ce qui relève d’un autre fonctionnement, d’un autre diagnostic ou d’un contexte de vie particulièrement difficile. François insiste sur ce point : le diagnostic a du sens lorsqu’il permet de comprendre, d’orienter et de réduire la souffrance, pas lorsqu’il enferme une personne dans une définition rigide d’elle-même.
C’est exactement la même logique que j’applique à l’alimentation émotionnelle : l’étiquette n’est jamais le sujet principal, la compréhension du fonctionnement l’est.
Pourquoi les profils neuroatypiques peuvent-ils être plus vulnérables à une relation difficile avec l’alimentation ?
Dans ma pratique, je rencontre régulièrement des personnes qui présentent des profils de type TDAH, parfois TSA, parfois HPI, parfois simplement un faisceau d’indices suggérant un fonctionnement atypique sans diagnostic formel, et chez qui la relation à la nourriture est marquée par de l’hypercontrôle, des compulsions, une alimentation émotionnelle importante ou parfois des troubles plus installés. Ce constat clinique mérite évidemment d’être manié avec prudence, mais les mécanismes évoqués par François permettent de mieux comprendre pourquoi certaines vulnérabilités peuvent se croiser.
L’un des premiers éléments concerne la régulation émotionnelle. Certaines personnes ressentent leurs émotions avec une intensité particulièrement forte, ont plus de difficulté à revenir à un état d’équilibre après une activation émotionnelle ou utilisent des stratégies de régulation plus immédiates, dont la nourriture peut faire partie. Dans ce cas, manger n’est pas simplement un acte alimentaire, mais une façon de diminuer une tension, de se couper d’une sensation inconfortable, de calmer une agitation ou de rechercher un effet sédatif.
François explique également que l’alimentation peut jouer plusieurs fonctions simultanées : nourrir bien sûr, mais aussi réguler l’état interne, participer à la vie sociale et modifier l’expérience émotionnelle. Il évoque notamment l’effet sédatif que peuvent avoir certains aliments riches en gras et en sucre et la manière dont la nourriture peut devenir une stratégie de régulation lorsque les émotions sont difficiles à moduler autrement.
Cette lecture rejoint directement ce que nous observons en alimentation émotionnelle : le comportement alimentaire n’est pas un défaut de volonté, il est souvent une réponse à une difficulté de régulation, parfois très efficace à court terme, ce qui explique qu’il se répète.
Interoception, faim et satiété : quand les signaux corporels sont difficiles à percevoir
Une autre dimension particulièrement intéressante concerne l’interoception, c’est-à-dire la capacité à percevoir les signaux internes du corps. Nous parlons beaucoup de faim et de satiété comme s’il s’agissait de signaux évidents, disponibles de la même manière pour tout le monde, mais ce n’est pas le cas.
François rappelle que même si des signaux biologiques existent, encore faut-il pouvoir les percevoir et les interpréter. Une personne peut avoir des difficultés à ressentir la faim, à repérer le rassasiement ou à distinguer une sensation émotionnelle d’un signal physiologique, ce qui peut profondément modifier la manière dont elle mange.
Chez certaines personnes, le signal de satiété n’est pas suffisamment perceptible et l’arrêt du repas arrive beaucoup plus tard, parfois lorsque l’estomac devient douloureusement plein. Dans l’hyperphagie, par exemple, ce décalage entre les signaux internes et leur perception peut jouer un rôle important.
À l’inverse, une hyperréactivité sensorielle peut rendre certaines textures, odeurs, températures ou sensations alimentaires particulièrement difficiles à tolérer. Dans les troubles du spectre de l’autisme, ces particularités sensorielles peuvent être très marquées et conduire à des évitements alimentaires importants, parfois à des tableaux qui ne relèvent pas de l’anorexie mentale au sens classique mais d’une difficulté sensorielle profonde à s’alimenter.
C’est ici qu’un accompagnement standardisé devient rapidement problématique. Dire à une personne « écoute simplement ta faim » suppose déjà qu’elle ait accès à ce signal, qu’elle puisse le reconnaître et qu’elle ne soit pas parasitée par d’autres sensations internes beaucoup plus fortes.
TDAH, impulsivité et alimentation émotionnelle
Le TDAH apporte une autre pièce du puzzle, notamment à travers l’impulsivité et les difficultés de régulation attentionnelle et émotionnelle. Une personne peut savoir exactement ce qu’elle souhaite faire, avoir réfléchi à son comportement, être très motivée, et pourtant agir de manière extrêmement rapide lorsque l’impulsion apparaît.
Cette temporalité est importante à comprendre dans les compulsions alimentaires. Il peut y avoir très peu d’espace entre l’envie, la pensée et l’action, ce qui donne à la personne l’impression que « c’est plus fort qu’elle ». Or cette impression n’est pas simplement une façon de parler : elle peut correspondre à une difficulté réelle à inhiber un comportement suffisamment vite pour qu’un autre choix puisse émerger.
François évoque dans l’épisode les mécanismes d’impulsivité associés au TDAH et la probabilité plus élevée de développer des troubles du comportement alimentaire, notamment lorsque la nourriture est utilisée pour moduler l’activation interne, alterner entre excitation et sédation ou calmer une hyperactivité émotionnelle et cognitive.
Dans ce contexte, proposer uniquement « plus de contrôle » est souvent contre-productif. Si la personne vit déjà dans une lutte permanente contre ses impulsions, ajouter davantage de règles peut renforcer la tension et la culpabilité sans nécessairement modifier les mécanismes en amont.
Le besoin de contrôle peut devenir un piège
Chez certaines personnes neuroatypiques, le contrôle peut aussi remplir une fonction de sécurité. Lorsque le monde est vécu comme imprévisible, trop stimulant ou difficile à organiser, créer des routines, anticiper et structurer devient une manière de réduire l’incertitude.
L’alimentation peut alors devenir un terrain privilégié pour reprendre la main : manger les mêmes choses, aux mêmes heures, éviter certaines catégories d’aliments, suivre des règles très précises ou organiser toute sa journée autour de paramètres alimentaires. Tant que cette structure reste souple et qu’elle soutient la personne, elle peut être aidante. Mais lorsqu’elle devient rigide, anxiogène ou impossible à modifier, elle peut participer à une relation de plus en plus conflictuelle avec la nourriture.
C’est ici que l’on retrouve le paradoxe de l’alimentation émotionnelle et de la restriction cognitive : plus je cherche à me sécuriser par le contrôle, plus je risque de créer une tension qui me rend vulnérable à une perte de contrôle.
Ce qui ressemble extérieurement à une contradiction — contrôler très fortement son alimentation puis avoir des compulsions — peut donc devenir tout à fait cohérent si l’on comprend la fonction du contrôle dans le système global de la personne.
Le diagnostic peut aider, mais il ne remplace pas la compréhension du fonctionnement
La question du diagnostic revient évidemment très souvent lorsque l’on parle de TDAH, TSA ou autres profils neurodéveloppementaux. Faut-il absolument avoir un diagnostic pour être accompagné correctement ? La réponse de François est nuancée et me paraît très juste : un diagnostic est utile lorsqu’il est bien fait, bien expliqué et qu’il permet à la personne de mieux comprendre son fonctionnement.
Le diagnostic peut donner accès à une psychoéducation, éclairer des difficultés présentes dans plusieurs domaines de la vie, orienter vers des prises en charge adaptées et éviter de confondre des symptômes qui peuvent avoir des causes différentes. Mais ce qui importe au quotidien, notamment en psychothérapie, c’est la capacité à identifier les dimensions réellement en jeu chez la personne.
Deux personnes avec un TDAH ne mangent pas de la même manière. Deux personnes avec un TSA non plus. L’une pourra être très impulsive, une autre extrêmement rigide, une autre encore très sensible aux textures, tandis qu’une quatrième ne présentera aucune difficulté alimentaire particulière.
C’est précisément pour cette raison que l’accompagnement ne devrait jamais consister à appliquer un protocole à une étiquette.
Comprendre sa singularité plutôt que chercher à devenir « normal »
François insiste dans notre échange sur l’importance de sortir de la stigmatisation et de donner aux personnes un véritable mode d’emploi de leur fonctionnement, plutôt que de leur remettre une étiquette sans explication.
Cette idée me semble particulièrement importante dans l’accompagnement de l’alimentation émotionnelle, parce que beaucoup de personnes arrivent avec la conviction que leur fonctionnement est défaillant : elles mangent trop, pas au bon moment, sont trop sensibles, trop impulsives, trop rigides, trop anxieuses ou pas assez disciplinées.
Le travail thérapeutique ne consiste pas à effacer leur singularité pour les rapprocher d’une norme abstraite, mais à comprendre ce qui, dans leur fonctionnement, génère de la souffrance et ce qui peut être ajusté pour retrouver davantage de liberté.
Une personne peut rester très sensible et ne plus être submergée par ses émotions. Elle peut garder un besoin de structure tout en devenant plus souple face aux imprévus. Elle peut conserver un profil sensoriel particulier tout en trouvant une alimentation suffisamment variée et sécurisante. Elle peut être impulsive tout en apprenant à créer davantage d’espace entre l’envie et l’action.
L’objectif n’est pas de devenir neurotypique, pas plus qu’il n’est de ne plus jamais manger en réponse à une émotion.
L’objectif est que le fonctionnement de la personne ne soit plus source d’une souffrance disproportionnée.
Alimentation émotionnelle et neuroatypie : pourquoi il faut éviter les explications uniques
Il serait très tentant de dire qu’une personne mange parce qu’elle a un TDAH, qu’une autre refuse certains aliments parce qu’elle est TSA ou qu’une troisième a besoin de contrôler son alimentation parce qu’elle est HPI. Ce serait aussi très réducteur.
Le comportement alimentaire est toujours multifactoriel.
Il dépend du tempérament, de l’histoire personnelle, des apprentissages, des émotions, des croyances, du contexte familial et social, des expériences de stigmatisation, de l’image corporelle, du sommeil, du stress, de l’état physiologique et parfois de la présence d’un trouble neurodéveloppemental.
C’est précisément cette lecture multifactorielle que je défends dans ma formation professionnelle en alimentation émotionnelle, parce qu’accompagner correctement ne consiste pas à repérer une étiquette puis à appliquer une méthode préfabriquée, mais à comprendre ce qui se joue pour cette personne-là, à cet endroit-là de son histoire, et à identifier les mécanismes qui entretiennent réellement la souffrance.
Pour les professionnel·les, cette posture est essentielle, parce que nous pouvons très facilement tomber dans deux pièges opposés : nier complètement l’impact d’une neuroatypie en ramenant tout à la psychologie, ou au contraire expliquer toute difficulté à partir du diagnostic et perdre de vue la singularité de la personne.
Sortir de la stigmatisation, y compris dans l’assiette
La relation à la nourriture est un terrain particulièrement sensible lorsqu’on se sent déjà « différent » dans d’autres dimensions de sa vie. Une personne qui a été régulièrement décrite comme trop agitée, trop sensible, trop compliquée, trop exigeante ou trop difficile peut rapidement intégrer l’idée qu’elle fait également « mal » les choses avec l’alimentation.
Cette accumulation de jugements peut nourrir une mauvaise estime de soi et renforcer l’alimentation émotionnelle. Lorsque je me sens continuellement inadéquate, la nourriture peut devenir un espace de soulagement ; lorsque je culpabilise ensuite de ce que j’ai mangé, cette culpabilité confirme à nouveau l’idée que quelque chose ne va pas chez moi.
Nous retrouvons alors un système parfaitement circulaire.
Sortir de ce cercle ne signifie pas tout expliquer par la neurodivergence ni tout excuser au nom d’un diagnostic, mais remettre du contexte là où il y avait uniquement du jugement.
Pourquoi est-ce difficile pour moi de percevoir ma faim ? Pourquoi certaines textures me saturent-elles ? Pourquoi cette impulsion est-elle si rapide ? Pourquoi ai-je besoin de routines très précises pour me sentir en sécurité ? Pourquoi certaines émotions deviennent-elles tellement envahissantes que manger semble momentanément être la seule stratégie accessible ?
Plus ces questions deviennent précises, moins la réponse « je manque de volonté » conserve de crédibilité.
Un accompagnement juste commence par la compréhension, pas par la normalisation
Ce que je retiens finalement de cette conversation avec François Vialatte, c’est que les étiquettes peuvent être utiles lorsqu’elles ouvrent une porte vers la compréhension, mais qu’elles deviennent rapidement problématiques lorsqu’elles ferment le raisonnement.
Il n’existe pas une alimentation du TDAH, une alimentation du TSA ou une manière unique d’accompagner une personne hypersensible. Ce qui existe, ce sont des êtres humains avec des vulnérabilités, des ressources et des combinaisons de difficultés différentes.
Et c’est exactement la même chose pour l’alimentation émotionnelle.
Deux personnes peuvent toutes les deux avoir des compulsions et pourtant ne pas les vivre pour les mêmes raisons. Chez l’une, l’impulsivité sera centrale ; chez l’autre, la restriction cognitive ; chez une troisième, la dysrégulation émotionnelle ; chez une autre encore, des particularités sensorielles ou une faible interoception.
Le rôle de l’accompagnement n’est donc pas de faire rentrer la personne dans une case, mais de construire avec elle une compréhension suffisamment fine de son propre fonctionnement pour qu’elle puisse progressivement retrouver de la marge de manœuvre.
Et peut-être que c’est là que se trouve le point commun le plus intéressant entre neuroatypie et alimentation émotionnelle : la souffrance diminue rarement lorsque l’on essaie davantage de se conformer à une norme, elle diminue lorsque l’on commence à comprendre comment on fonctionne réellement et à construire une manière de vivre qui tient compte de cette singularité sans la laisser décider de tout.